Jeudi 22 novembre 2012 4 22 /11 /Nov /2012 21:20

Giovanni Merloni

GILBERT CORDOUAN

l’esprit du lieu de Bordeaux (IIème partie)

extrait chap.V de « La folla di Bordeaux », Edizioni dell’Oleandro, Roma, 2003

traduction en français de Giovanni Merloni

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Les pieds en équilibre sur une étroite motte de sable hérissée d’orties et de hautes herbes, Gilbert regarda vers l’autre rive : la ville de Bordeaux semblait posée sur l’eau. La façade solennelle de la Bourse, ce matin-là, peut-être grâce à une loupe invisible, lui paraissant excessivement proche et menaçante : Gilbert aurait pu l’atteindre à pied, en marchant sur les eaux.

 Il se tourna vers sa gauche : les travaux du pont étaient presque achevés. On aurait dit un insecte à dix-sept pieds, dressant désormais une barrière infranchissable aux grands navires, même si, en définitive, il ne s’agissait que d’une coulisse illuminée destinée à envelopper affectueusement le port comme un salon dans l’eau.

 Sur sa droite, un navire de guerre en manœuvre, auquel faisait cortège une foule de petites embarcations, semblait vouloir respecter la tranquillité des lieux en se limitant à tracer sur l’eau foncée presque immobile de la Garonne de petits sillons d’or et d’argent.

 Gilbert aperçut par-dessus le parapet, au centre du pont, deux képis entourant un chapeau féminin, d’où s’échappait une masse abondante de cheveux châtains, et la grosse tête d’un nigaud  aux airs d’apprenti boucher.

 Le jeune couple, qui avait pénétré de nuit dans le chantier du pont, en défiant les fils barbelés et le molosse de garde plongé dans un profond sommeil, se faisait maintenant bousculer et reconduire sur le rivage par deux gendarmes hurlants et gesticulants comme seuls les Bordelais savent le faire.

 Combien il enviait la simplicité d’avoir une seule et unique vie. Combien il aurait souhaité échapper à ses deux femmes furieuses et à ses deux très ingrats métiers de citoyen bien-pensant… pour s’en aller vivre, comme son vieux père présumé, tout en haut d’un phare.

 — Et après ? susurra le petit Théophile.

 — Charles était bien parti pour Madrid. Il passait ses jours et ses nuits derrière l’huis de l’atelier de Goya, en espérant que le Maître aurait fini par le faire entrer. Mais Gilbert ignorait cela. Son horizon se levait et s’abaissait entre cieux et Garonne sans changements ni coups de théâtre possibles. Sans son ami Gilbert, il se sentait sans but. Il continua ses recherches pendant une semaine, deux semaines, trois semaines, au cours desquelles il n’arrivait même plus à tirer les fils de ses propres nuits conjugales, juste parce que les temps morts passés en compagnie de Charles sur sa pinasse lui manquaient.

 — Et que dirent ses deux femmes ?

— Joséphine, sa femme de la Bastide, était distraite. Dernièrement, les habitants du petit bourg de pêcheurs et de braconniers étaient terriblement excités. Dans la rue, on ne parlait que du pont et de la nouvelle grande place rectangulaire qui étaient sur le point de changer leur vie, ou, pour tout dire, qui l’avaient déjà changée.

— Alors, Joséphine ne se mettait plus mille foulards sur la tête.

— Elle était trop occupée à cuisiner tartes et gâteaux pour faire la fête avec ses amis et ses parents.

— Et personne ne se rendait compte de l’absence de Gilbert ?

— On n’arrivait jamais à se rappeler s’il habitait au domicile conjugal les trois premiers ou les trois derniers jours de la semaine. Mais un jour, va savoir pourquoi, quelqu’un commença à poser des questions.

— Qui donc, papa ?

— Un client de Gilbert, le fils du boucher. Il attendait avec impatience le balcon en fer forgé où toute la famille aurait dû se réunir lors de l’inauguration du pont pour l’admirer d’en haut. Tous les jours, il frappait à la porte de Gilbert sans jamais trouver personne. Jusqu’au jour où…

— Où ? demanda Théophile, dévoré par la curiosité. Peut-être espérait-il voir arriver la vengeance des femmes?

— Un matin, Guy, un gros costaud, tout en muscles et spermatozoïdes, et Bernadette, sa fiancée, exactement à l’opposé, toute en finesse et bloquée par ses mille tabous, partirent sur le nouveau pont à seize arches, encore couvert d’échafaudages pour les dernières retouches avant l’installation des lampadaires en fonte.

— Mais c’est le même couple que tout à l'heure ! cria Théophile.

— Bien sûr, mais laisse-moi finir. Le jour de la fête approchait. Bernadette, qui s’occupait seule de la crémerie de son père, un homme distingué plutôt mal en point, avait posé quelques années auparavant pour le grand Goya, un jour que le Maître était de passage à Bordeaux… Il s’agissait de l’ébauche d’un tableau que Goya n’achèverait qu’après 1924, date de son retour définitif en France. Fière de l’épisode, Bernadette lui avait demandé le dessin. Mais bien qu’il fût sourd et vieux, le peintre ne faisait jamais de cadeaux.

— Guy le boucher et Bernadette la laitière en parlaient-ils ? demanda Théophile.

— Oui. Mais Guy était distrait et ne pouvait être jaloux d’un aussi grand personnage. Soudain, Guy se lissa les sourcils de ses doigts calleux en regardant vers la Bastide. Il avait entrevu un léger mouvement entre les feuilles, le long de la rive…

— Il avait vu Gilbert !

— Oui, il l’avait parfaitement reconnu. Personne, à la Bastide, ne portait une blouse aussi usée et triste que la sienne.

— Et après ?

— Guy le boucher, client de Gilbert, non content d’avoir rendu enceinte la jeune Bernadette, s’était mis à faire la cour à Madame Bastide, croyant ainsi se dédommager pour la balustrade jamais livrée de son balcon. Et Joséphine, qui n’était certes pas une femme inhibée, après toutes ces demies semaines passées aux côtés de ce mari qui l’avait initiée aux joies de l’amour avec tant de prévenance, commença à espérer que Gilbert ne reviendrait plus ou, pour le moins, qu’il tarderait un peu.

— Et Madame Bourse ? questionna Théophile.

— Madame Bourse faisait partie de l’organisation chargée de préparer les célébrations du pont. Elle et seize autres Miss avaient été choisies pour interpréter le rôle des dix-sept majorettes qui, debout sur le parapet et enlacées aux lampadaires en fonte flambant neuf, devaient saluer le bateau du roi de France faisant son tour d’honneur devant le port de la Lune.

07 l'animalité 72

En fait, quand il le pouvait, Gilbert, accompagné de sa vitalité pressée, revenait voir l’une ou l’autre de ses femmes, juste pour soutirer – pas toujours, à vrai dire – un peu de soupe chaude.

Puis il repartait bien vite à la recherche inquiète de son ami et complice, comme s’il se cherchait lui-même, comme si sa véritable identité ne pouvait jaillir que de cette absurde communauté d’ombres nocturnes et d’épaves de la société, présente et future.

Il prenait connaissance des dernières nouvelles sur le pont sans véritable attention, répondait aux demandes d’explications de Madame Bastide sans véritable intention, ou accueillait les enthousiasmes et les cocardes tricolores de Madame Bourse sans véritable approbation.

Gilbert était en peine pour son complice, Charles Auxoiseaux, disparu et peut-être cadavre, allez savoir où ? Ses histoires sur l’atelier de Goya pouvaient servir à dépister ses propres sentiments de culpabilité. Ou peut-être y avait-il quelque chose qui demandait réparation, quelque chose de grave que lui et Charles avaient commis ensemble…

Finalement, un dimanche — apparemment semblable à tous les dimanches tranquilles qui avaient précédé lorsque le pont n’existait pas encore — où il se promenait le long du quai des Chartrons, Gilbert entendit un sifflement reconnaissable entre tous. Au milieu d’une flottille d’embarcations dense comme une casbah, il aperçut la silhouette si caractéristique de la maisonnette rose de Charles. Il monta sur le petit navire, où il trouva une femme arabe, magicienne et prostituée, nullement étonnée de le voir là, qui voulut immédiatement se faire remarquer en affichant ses pouvoirs surnaturels et, surtout, qui se mit à raconter par le menu la double vie, même triple, de Gilbert Cordouan… comme si une foule de spectateurs assiégeaient bouche ouverte le devant obscur de la scène, en répétant au mot près ce que Charles lui avait patiemment et longuement raconté.

Fasciné par la conversation insignifiante et par l’audace de Zibellina, qui semblait droguée pour le restant de ses jours après avoir débarqué d’un bâtiment espagnol à la cargaison débordant de fourrures et d’épices, Gilbert se mit rapidement à lui faire la cour, en jouant de sa technique éprouvée et explicite.

— Mais je suis la copine de Charles…, protesta faiblement la belle Zibellina, toutefois, s’il est d’accord…

Charles était donc vivant et, à ce qu’il semblait, il ne tenait plus en place après avoir obtenu de Francisco Goya lui-même la promesse qu’il l’aurait pris avec lui dans son atelier. « Si je suis encore en vie », lui avait dit le grand hidalgo, « je passerai les derniers jours de mon existence à Bordeaux ».

Enfin, Gilbert était content d’avoir retrouvé Charles, cet homme privé de morale et, disons-le, sans foi ni loi, cette moitié de bâtard n’ayant de noble et de français que le nom, ce vagabond sans art et sans patrie, qui avait même été, dans le passé, incestueux, pédophile, amant des chèvres et des poules.

Ainsi tous les dimanches et, parfois, le jeudi aussi, Gilbert s’unit donc à Zibellina, qui n’en resta pas moins attachée à son Charles. C’est ainsi que leur amitié, pour autant qu’ils n’aient jamais été amis, se transforma subitement en un drôle de concubinage, en une étrange promiscuité où, pour comble de disgrâce, Gilbert amenait en dot le souvenir de ses deux autres femmes.

— Zibellina, crois-tu que ma femme Geneviève est en colère ?

— D’après toi, Charles, est-ce que ma femme Joséphine couche avec Guy, le boucher ?

— D’après toi, Gilbert, est-ce que ma femme Zibellina couche avec toi ?

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Baptiste s’arrêta un instant. Il referma le livre. Était-il vrai qu’il avait raconté un jour une histoire pareille, avec force détails, au petit Théophile ? Il se sentit effrayé et fasciné car, dans cette aventure extrême et crue, quiconque aurait pu y retrouver le triste compte-rendu d’un jour, d’un mois ou d’une année de bien de couples d’amoureux qui, comme les ramollis de « Così fan tutte », s’aventurent dans l’enfer ensorceleur d’une double existence : « Qu’on la considère de l’extérieur ou de l’intérieur, la vie est dégoûtante. Pourtant, personne ne peut se soustraire à son destin ».

Baptiste rouvrit le livre et considéra l’image du pont plongé dans l’eau, puis regarda son fils : « Il pourrait jouer le rôle de Charles le complice... et moi celui de Gilbert le délinquant... »

— On a fini d’attendre, Théo, dit-il. Le jour marqué par le destin était arrivé.

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Tandis que la pinasse des trois amants perdus zigzaguait comme un bordel à la dérive, les feux intermittents de la lampe hissée sur la proue furent remplacés par les feux d’artifice célébrant l’inauguration du pont. 

À l’improviste, Bordeaux et la Bastide se rencontraient et se mélangeaient avec les débordements les plus obscènes, les plus répétitifs. Voici que la Garonne n’était plus qu’un miroir d’eau à contempler, en y crachant, du haut du parapet fort et sûr, de jeunes et vieilles salives.

La fête du 29 septembre 1822 fut vraiment grandiose, lorsque les deux peuples distincts de Bordeaux et de la Bastide se rencontrèrent sur le pont… et où, sans s’en douter, la blonde Geneviève Bourse allait être entraînée par la foule en liesse à un poil de nez de la brune Josephine Bastide… lorsqu’une incroyable multitude d’oiseaux de toutes les espèces et toutes les tailles se lança en tournoyant sur le pont : un vieux clochard avait voulu inaugurer à sa façon le géant de pierre, en éparpillant sur le revêtement de granit rose des milliers de grains de mil qui déjà se transformaient en guano.

Autour des oiseaux, qui luttaient millimètre par millimètre pour s’assurer chacun son repas, s’était formé un cercle de chanteurs :

Sur le pont de Bordeaux

On y danse, on y danse…

Toutes et tous se tenaient la main dans la farandole… Geneviève donnant la sienne à Joséphine…

La gorge de Madame Bourse était voilée par l’un des précieux foulards de Madame Bastide qui, pour ne pas être en reste, portait au doigt un anneau fort voyant en spirale, que son mari avait acheté pour quelques sous au marché de la place Saint-Michel…

— Comment t’appelles-tu ? demanda la blonde.

— Jo… – répondit la brune, et toi ?

— Moi je suis Ge… neviève ! mais au moment même où elle répondait, la douce conjointe, qui avait habité, heureuse, au milieu des chats et des fleurs de sa vieille bicoque place Saint-Pierre, eut un sursaut. Une certitude. Elle retira brusquement sa main, découvrant par la même occasion que l’index de l’autre, la brune au teint couleur de lait, était orné de l’une de ses bagues.

— Non, c’est impossible ! cria Josephine, ivre de rage, qui t’a donné ce foulard ?

— De quoi ? Geneviève se caressa le cou. C’est mon mari qui me l’a offert, Gilbert Cor

Tandis que les événements se précipitaient, racontés ou inventés par Baptiste l’affabulateur, le petit Théophile, encore ignorant des mille subtilités féminines, s’ennuyait :

— Mais Gilbert et son ami, que sont-ils devenus ?

— Les années passèrent. Gilbert Cordouan apparaissait çà et là comme un fantôme, mais jamais il ne revenait chez les femmes avec lesquelles il avait partagé sa vie.

— Et Charles ?

— À la fin du mois d’août 1824, Francisco Goya y Lucientes vint à Bordeaux où il fut rejoint, quelques jours plus tard, par sa compagne « pasionaria » — Léocadie Weiss — et par ses fils, Guillermo et Rosario. Ils s’installèrent dans une maison fort confortable avec des balcons en fer forgé, donnant sur les Allées de Tourny. Charles réussit à pénétrer dans l’atelier de Goya, où il faisait office de domestique et de cuisinier, mais, surtout, où il retranscrivait pour son Maître, complètement sourd, tous les discours de ses compatriotes espagnols qui venaient lui rendre visite.

— Donc, Gilbert était resté seul…

— Oui, tout seul. Il ne faisait plus qu’un avec la pinasse invisible que Charles lui avait abandonnée, en ignorant que ses deux femmes s’étaient coalisées pour le poursuivre avec la ferme intention de ne rien lui pardonner : « Tu viendras à la fête du pont ? » lisait-il gribouillé un peu partout sur les murs, sur les arbres ou sur des draps enfilés entre les roseaux, sans comprendre que ces messages lui étaient destinés.

— Encore une fête ? demanda Théophile.

— Toutes les occasions étaient bonnes pour fêter le nouveau pont, à grand renfort de bals et de loteries. Or Gilbert n’acceptait jamais les invitations. Jusqu’au jour où…

— Un coup de théâtre ?

— Oui, car cette fois-là, la fête, organisée par un groupe d’exilés espagnols, était donnée en l’honneur de Francisco Goya : dans la nuit du 15 au 16 avril 1828, le grand Maître était mort, non sans laisser une ultime esquisse pleine de vie, exécutée au fusain et à la sanguine. Parfaite, intacte, achevée. Trois jours après les funérailles solennelles, de nuit… Gilbert et Charles, retrouvant leurs vieilles habitudes de pilleurs de tombes, pénétrèrent dans le caveau de la Chartreuse, où l’artiste espagnol reposait au côté d’un autre espagnol rebelle. Pourtant, cette fois-ci, leurs intentions étaient beaucoup plus nobles : ils voulaient juste admirer ce visage intense et ces formidables mains...

Mais ils s’aperçurent que quelqu’un était passé avant eux. Le cercueil qui contenait la dépouille de Fernández de Moratín, étonnamment intacte, était ouvert. Par contre, le corps de Francisco Goya était enveloppé dans un sac gris. Tout autour, des tubes de couleur et des pinceaux avaient été jetés dans l’emplacement glacé du sarcophage. Le précédent visiteur avait renversé dans cet abîme un flacon entier de térébenthine dont l’odeur mordait encore. Tout à coup, Gilbert vit qu’un autre sac, plus petit, se trouvait dans un recoin sombre, où l’huile essentielle se mélangeait à une coulée de peinture et de sang coagulé.

— On dirait qu’il s’agit d’un enfant ! cria Charles.

— Pas du tout, l’arrêta Gilbert. C’est la tête du Maître. Tu ne le reconnais donc pas ? C’est comme s’il te chassait à nouveau de son atelier.

— On dirait que quelqu’un lui a scié le cou avant d’être obligé de s’enfuir et de laisser le travail inachevé…

— C’est toi qui as fait ça, Charles ?

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D’un coup, Baptiste saisit clairement les appréhensions de son fils pour le cadavre émacié de Charpentier. L’histoire de Gilbert Cordouan faisait désormais partie de l’ADN de Théophile, ni plus ni moins que la vie mystérieuse, la mort et la perte véritable de la tête de ce peintre fameux, interprète des peintures noires et de laitières au châle d’azur, mieux connu du monde sous le nom de Francisco de Paula José Goya y Lucientes.

Quant au nouveau pont ? Pourquoi inquiétait-il autant Charpentier ? Peut-être parce que, comme le vieux pont de Pierre, il était destiné à troubler les nuits tranquilles du fleuve sacré et celles de Gilbert Cordouan, son prophète !

Le fait était que cette histoire à moitié sérieuse était en train de prendre congé du papier comme une encre sympathique, s’évanouissant en même temps que le dessin du pont et toutes les autres diableries en noir et blanc ou en couleur qu’y avait ajoutés Baptiste.

Ivres et délestés de tout ce qu’ils avaient, sauf de la salopette grise et de la blouse usée de peintre du dimanche, Gilbert et Charles se réveillèrent aux pieds du pont de Pierre. C’était dans la matinée du 21 avril 1828, après une énième nuit de bombances licites ou illicites sur le pont dansant. Un dénommé Guy, qui attendait toujours la livraison de son balcon en fer forgé, reconnut le forgeron Gilbert et se mit à siffler. Les deux femmes de Gilbert, au dernier moment, auraient voulu courir rejoindre ce mari dont elles découvraient qu’elles l’aimaient encore… lui parler, lui offrir à manger et à boire, l’embrasser, peut-être… Mais, après six ans d’instigations acharnées, plus personne n’aurait pu arrêter cette cohue furieuse.

— Gilbert, je suis Jo… Amour, je suis Ge… hurlaient la blonde et la brune en agitant leurs foulards de larmes, tandis que la foule, après avoir repoussé Gilbert et Charles dans un minuscule ring sans cordes, s’apprêtait à les emporter.

Voilà. Gilbert fut enseveli dans un parallélépipède de terre creusée par les riverains de la Bastide sous le dallage en pierre du pont, tandis que les riverains de Bordeaux veillèrent à remplir de sable pur Garonne ce grabat privilégié.

En revanche, lié à la blonde figure de proue de son bateau retrouvé, Charles vogua comme une île flottante, tenant fermement dans ses bras une tête ensanglantée qui voulait vivre encore. Mais, sans mains, nul ne peut peindre des tableaux blancs ou noirs, ni donner le moindre coloris à d’impossibles réincarnations du temps.

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Baptiste était en proie à une terrible agitation. L’histoire à moitié sérieuse de Gilbert Cordouan, brusquement interrompue, devait être mise à l’écart pour laisser la place au pont de Pierre, au pont Saint-Jean, au pont d’Aquitaine et à tous les autres ponts – voulus ou non – de l’histoire de Bordeaux. Le port, exilé à l'embouchure de la Gironde, n’était plus qu’un triste appontement pour pétroliers, tout juste distant, pour des nageurs éprouvés, de quelques brasses du phare de Cordouan. Les pages du livre de Philippe Maffre et Jean-Pierre Bériac, truffées de citations et de détails curieux, lui semblaient horriblement vides, comme un port sans bateaux. Comme une ville dépourvue de projets, mais envahie de fantômes.

« Pourquoi s’étonner, par exemple, si Théophile, qui a tellement entendu parler du pauvre corps sans tête de Francisco Goya, emporte avec soi, aujourd’hui, la pauvre tête sans corps de Julien Charpentier ? »

Or, dans ces pages désertées, il pouvait deviner, étrange compensation, une femme au châle d’azur, sur le point de jaillir du tableau du grand peintre espagnol pour venir à sa rencontre.

« Quant à Théophile ? N’y aurait-il jamais pour lui une laitière virevoltant dans l’onde impressionniste, heureuse de l’écouter, ou tout simplement d’être proche de lui, en silence ? »

À présent, Théo paraissait tranquille. Il n’avait pu s’exprimer ni sur les derniers jours de Charpentier ni sur ses peurs terribles, mais il se sentit d’un coup soulagé à l’idée que leur appartement à deux étages eût déjà les atouts qu’on exige d’une maison-salle de bain, où n’importe qui pouvait entrer, sortir, parler ou se taire, librement, sans devoir obéir à un ordre quelconque.

FIN DEUXIÈME PARTIE

 

 

(La folla di Bordeaux, cap.V, Edizioni dell’Oleandro, Roma, 2003 – ISSN 1721-2944 – ISBN 88-86600-32-5)

 

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Dernière modification 5 décemre 2012

 

 

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Dimanche 28 octobre 2012 7 28 /10 /Oct /2012 17:01

1 affiche

Médée. Une création de la Compagnie Rhinocéros d'après l’œuvre de Jean Anouilh, vue au théâtre Aleph, Ivry-sur-Seine. Mise en scène de Jean-Gabriel Vidal. Avec Ariane Komorn (Médée), Elena Diego Marina (Nourrice), Raphaël Molina (Créon) et Jean-Gabriel Vidal (Jason) 

Deux mois se sont déjà exactement écoulés après le 28 août 2012, jour de la représentation au théâtre Aleph d'Ivry-sur-Seine de la Médée de Jean Anouilh, dirigée par Jean-Gabriel Vidal, où j'étais présent en qualité de spectateur.

Deux mois, c’est beaucoup, même pour un spectacle qui vient de terminer ses répliques, autour duquel maintenant n’agissent plus les mécanismes de l’actualité. J’aurais voulu m’y exprimer tout de suite après, détournant ainsi le risque de rater quelques sensations ou observations liées au moment spécifique de la représentation. Mais, jusqu’à hier, je n'arrivais pas à me consacrer à cela. Avec mon engagement pour mon exposition de peinture à l’Espace Mompezat de Paris (du 6 au 19 octobre dernier), une petite, inquiétante déchirure physique, arrivée en cette fin d'été 2012, ne cessait de hanter mon quotidien, en provoquant des réflexions et suggestions en chaîne se mêlant à mes lectures et aux déchirures de l'actualité, elles aussi assez douloureuses pour moi.

Pendant les deux mois écoulés, une idée centrale m’a pourtant conforté. L’idée que le sens ultime de cette Médée d’Anouilh, humaine et monstrueuse à la fois, ainsi magistralement jouée par les comédiens du Rhinocéros, pouvait se résumer en une « grande déchirure », incarnée par Médée même, entraînant à la fois une constellation de « déchirures de la vie » dont les miennes aussi allaient faire partie.

À travers Médée j’espère donc reprendre le fil de la foule d’images et de personnages qui se sont déroulées tout au long de l'été dernier, en leur donnant, un jour, un espace adéquat dans ce blog. (1) 

2.Spectacle Médée Jean Anouilh 5 

La première impression que le spectacle a provoquée en moi est physique. Tout ce qui se passe dans l'âme et le corps de Médée — et aussi dans le corps et l'âme de son parfait « doublon », la très performante comédienne Ariane Komorn — s'installe en un éclair dans le public en créant un effet tout à fait insolite vis-à-vis de la plupart des pièces théâtrales auxquelles on a l'habitude d'assister. Une force extraordinaire soutient Médée-Ariane Komorn, d’abord en couple avec la nourrice, Elena Diego Marina, ensuite dans son rapport unique et exclusif avec Jason, Jean Gabriel Vidal. On dirait que dans cette pièce on « exploite la force » dans toutes les facettes possibles, en partant de la force « naturelle », centrifuge, d’une rébellion violente et sans bornes, pour aboutir à la force intime, où quelques bribes de réflexion et d’autocontrôle commencent à s’afficher. Dans cette « déclination » de la force de Médée, un rôle indispensable est assigné à ses partenaires — la nourrice et Jason —, toujours engagés dans un double travail : celui de jouer son propre personnage et celui de faire de soutien ou de contrepoint, plus ou moins énergique, aux vagues de désespoir ou de rage de la protagoniste. 

3.Spectacle Médée Jean Anouilh 4

L'histoire de Médée est unique, étrangère à notre sensibilité contemporaine. En même temps, elle nous concerne. Nous ne pouvons pas nous en débarrasser aisément. Cela encore plus dans le texte et la scénographie de Jean Anouilh qui, accueillant peut-être la leçon de Freud, suggère un enchevêtrement essentiel entre la mythologie et la vie réelle, transportant Médée, Jason et leurs problématiques existentielles dans une scène contemporaine. 

Dans ce but, un rôle important est assigné à cette scénographie de Jean-Gabriel Vidal, basée sur le noir — ou plutôt sur le « noirci » —, qui crée un décalage « atemporel » et « spatial » où l'absence de décors, typique de la tragédie grecque, est substituée par les décors sans histoire que les « non-lieux » de notre paysage d'aujourd'hui abritent.

Tout cela va au-delà des indications du texte d’Anouilh, qui avait de son côté prévu une roulotte pour signaler la précarité de l’existence des « immigrés » de Corinthe. Ici, la roulotte a explosé, tandis que ses débris épars remplissent le plateau en le transformant en une sorte de caverne. Cela veut peut-être souligner que la précarité des populations marginalisées au temps de la première Médée d’Anouilh (1946) prend maintenant, de nos temps, des proportions beaucoup plus redoutables et proches de notre même vie. Selon une dramatisation tout à fait partageable, dans cette pièce on met consciemment en relief un rapport de plus en plus renversé entre la population à l’abri de toute détresse et de tout risque et la population qui vit sur l’asphalte, sous la pluie, essayant de se protéger et se conforter avec tout ce que jette à la poubelle ce monde contemporain qui a voulu mettre l’argent et le succès au centre de ses aspirations primordiales.

Cette dramatisation de la détresse envahissant la scène où Médée se démène jusque du premier instant, représente un élément crucial pour la compréhension de la grande modernité de cette pièce, déjà dans l’esprit de son auteur. Car tous les éléments évoqués par les anciennes Médées d’Euripide, Ovide, Sénèque et Corneille — le conflit entre nature humaine et nature divine, la question du pouvoir, l’amour, l’envie, la jalousie, les passions violentes et extrêmes et la pulsion de la mort — sont transportés dans une vision très sensible et ouverte, qui traîne le spectateur dans une très originale relecture de cette tragédie et de son toujours encombrant personnage.

Je reviens, maintenant, à ma première impression, à cette sensation physique, suscitée par le combat acharné entre le blanc et le noir — le blanc de la peau et des vêtements de Médée, le noir de la scène et du costume de Jason — qui est aussi le combat entre une certaine « pureté » ou « naïveté » de Médée, considérée comme positive, au fond, et la « saleté » du contexte qui l’entoure, reflet tangible de la soumission au pouvoir et au compromis. Dans ce combat, où les jeux sont faits dès le départ, un décalage tout à fait particulier s’installe entre les émotions qui se succèdent dans l’action des personnages et le contexte, qui ne deviendra jamais « familier » et acceptable, qui restera au contraire toujours « désagréable ». Ce rythme cinématographique, rapide et toujours encadré dans une succession d’actions précises qui donnent au spectateur la possibilité de « voir » la pièce et d’y « lire », en même temps, un message parallèle renvoyant à la contemporanéité, c’est une très remarquable qualité de la mise en scène de Jean-Gabriel Vidal. Mais, ce qui m’a encore plus touché ce sont les suggestions qui ont jailli de ma mémoire « après » le spectacle, venant, j’en suis sûr, de l’attention prêtée au texte d’Anouilh et aussi de la connaissance des nombreuses Médées que l’histoire du théâtre et du cinéma nous laisse en héritage.

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Maria Callas en "Medea" de Pier Paolo Pasolini (1969)

Je pense surtout à la Médée de Pier Paolo Pasolini (1969), marquée par la conception « naturelle et sauvage » du mythe typique du réalisateur et poète italien et aussi par la personnalité unique et « hors du temps » de Maria Callas, la célèbre chanteuse lyrique. Dans le film de Pasolini, les délits de Médée ne sont justifiés ni condamnés, pourtant on y perçoit un sentiment d’horreur respectueuse, arrêté en deçà d’un mystère ancestral que les humains ne peuvent ni ne doivent pas pénétrer. Et c’est surtout dans le crescendo final qui touche son sommet avec la tuerie des deux fils — une tuerie apparemment sans émotions — que le personnage de Médée exalte une diabolique cohérence qui la rend proche d’une divinité du mal, une nouvelle Reine de la nuit de la Flûte enchantée. En même temps, elle se révèle une femme extrêmement commune, tout à fait incapable de surmonter sa jalousie violente et l’échec de son mariage. Cette double personnalité, maîtrisée de façon poétique par le génie de Pasolini et le charme inquiétant de Maria Callas, sont toujours au rendez-vous lorsqu’on doit ressusciter une nouvelle Médée. Pourtant Jean-Gabriel Vidal et ses amis de la compagnie du Rhinocéros ont su très bien s’en sortir.

5.Spectacle Médée Jean Anouilh 3

D’abord, en choisissant la Médée d’Anouilh, où l’action devient toujours parole, où la parole est surtout un instrument d’analyse, de réflexion, de mesure. Je trouve dans ce texte — limpide comme une fontaine et agité comme une mer en tempête — beaucoup de traces de la leçon de Freud et aussi beaucoup de rappels aux dangers de la simplification, typique de notre quotidienneté.

Deux. Une espèce de « filtre de la raison » suggère d'ailleurs au spectateur d’abord une attitude méfiante vis-à-vis de la façon abrupte et violente de s'exprimer de Médée, ensuite la possibilité d’une double lecture de ses mots. En fait, la personnalité complexe de Médée, avec ses caractères absolus et relatifs à la fois, se prête à l'exploitation de deux plans narratifs : d'un côté, les passions violentes et extrêmes, où l'amour devient destructif et autodestructif jusqu'à la mort ; de l'autre côté, les sentiments positifs, où l'amour triomphe sur la mort. Selon une interprétation très fidèle au texte d'Anouilh, Médée hurle dans la force du désespoir et de la rage furieuse ou bien elle susurre, dans les inévitables chutes dans la faiblesse de l'épuisement. Cela fait partie, selon le « cliché de l'exagération », d'une certaine étrangeté, qu'auraient désormais acquise les personnages de la tragédie « à la grecque », prisonniers de quelque façon de leurs expressions figées et répétitives. Mais cela correspond aussi au choix d'une double narration, individuelle et sociale. Car il ne faut pas oublier que Médée, qui se prend toujours, idéalement, pour la petite reine qu'elle était avant de laisser sa Colchide, vit maintenant dans un bidonville tout à fait malheureux. Et, lorsque l'étalage du pouvoir de Créon fait prévaloir ses lois, il faut se rappeler de l'identité unique de cette femme et de son passé tout à fait héroïque.

Trois. Un très bon casting. Excellente interprétation de Jean-Gabriel Vidal dans le rôle de Jason et d’Elena Diego Marina dans celui de la nourrice. Quant à la jeune Ariane Komorn, elle aurait pu bien jouer, avec son physique dépourvu d’excentricité, aussi bien le rôle d’Irina — une des Trois sœurs de Tchekhov —, que celui de Clarisse — dans Mais ne te promène donc pas toute nue de Feydeau. Elle n’avait pas, en principe, ni les caractères ni l’âge des Médées « classiques » ou d’une Maria Callas. Mais, c’est justement dans le choix de cette comédienne que le metteur en scène a fait « strike ». Car elle, au fur et à mesure que la scène se déroule, assume une présence théâtrale qui touche le spectateur. Elle « prend sur soi » tous les déchirements de Médée, mais aussi les échos des souffrances de la nourrice et de son enfant condamné. Elle fait cela de façon tout à fait particulière, se dérobant à son rôle, vivant sur scène à côté de son cliché, en dialoguant avec le masque de Médée avec une voix fraiche, argentine, moderne : la voix d’une jeune femme de nos jours qui nous raconte l’histoire douloureuse de Médée.

Tous les grands personnages de théâtre sont des prototypes qui ressemblent à quelqu'un qu'on connaît bien ou à nous mêmes : Médée incarne en fait notre esprit sauvage, révolutionnaire et insoumis, tandis que Jason représente notre exigence d'intégration dans la société et aussi, évidemment, l'acceptation du compromis. L'une correspond à la Nature insoumise, mais, en définitive, parfaite, l'autre à la Culture. En Médée le côté « apocalyptique » est très évident, tandis que Jason doit forcément « s'intégrer ».

Dans la circularité de notre sensibilité moderne, qui nous fait tolérants et exigeants en même temps, nous accepterions aussi la possibilité d'un renversement des rôles : Médée est une princesse gâtée et obéissante que l'amour contrasté pour Jason a transformée en soixante-huitarde à outrance, voire en terroriste qui, au lieu de se repentir, s'adonne à la glorification de ses actes criminels. Jason est un corsaire sans règle, un « guérillero » qui de but en blanc cède aux sirènes de la société bourgeoise et abandonne le champ.

« Mutatis mutandis » cela aurait été affreux voir par exemple Garibaldi, le Che Guevara italien, celui qui a eu enfin la chance de contribuer à l'unité de mon Pays, abandonner sa femme Anita dans la pinède de Ravenne. Même si, en fin de compte, au moment de la mort d'Anita, Garibaldi n'était qu'un roi sans patrie en fuite, comme Jason lors de son arrivée à Corinthe.

Mais, enfin, ce n'est pas dans ce choix de Jason de l'intégration — qui n'est même pas la trahison d'un idéal —, qu'on doit dénicher le nœud primordial de cette pièce d'Anouilh. Même si l'on pouvait très bien donner le sobriquet de « apocalyptique » à Médée et celui de « intégré » à Jason, selon la très efficace définition d'Umberto Eco (Apocalyptiques et Intégrés : L’industrie culturelle est néfaste à la démocratie, 1964), ce qu'intéresse Anouilh et la Compagnie du Rhinocéros ce n'est pas vraiment la question sociale et politique, ni de développer, sinon indirectement, une confrontation entre notre civilisation actuelle, protégée, en principe, et la civilisation ancienne qui se nourrissait de mythes terribles, presque toujours ensanglantés. Tout comme Freud, Anouilh veut dénicher dans les mythes les questions fondatrices des rapports humains.

Donc, si l'individualisme aveugle de Médée ne se soucie pas du tout des problématiques de la « polis », le choix de Jason aussi rentre surtout dans une recherche de bien-être personnel. Bien-être et liberté civile pour lesquels il accepte de payer quelques prix, qui lui donnent en même temps la chance de protéger Médée en la soustrayant à ses juges. Il dit très efficacement : « Je t'ai aimée, Médée. J'ai aimé notre vie forcenée. J'ai aimé le crime et l'aventure avec toi. Et nos étreintes, nos sales luttes de chiffonniers, et cette entente de complices que nous retrouvions le soir, sur la paillasse, dans un coin de notre roulotte, après nos coups. J'ai aimé ton monde noir, ton audace, ta révolte, ta connivence avec l'horreur et la mort, ta rage de tout détruire. J'ai cru avec toi qu'il fallait toujours prendre et se battre et que tout était permis... »

Jason veut entamer une seconde vie. Il ne sent pas le poids de la phase héroïque de sa vie précédente, il ne peut pas non plus démêler ses actions de guerre et de mort de celles que Médée a commises pour l'aider ou pour lui faire plaisir. Dans sa vision rétrospective, Médée a été son complice, donc s'il se sauve elle aussi a le droit de se sauver. Il ne voit plus l'amour, car il n'aime plus et qu'une nouvelle capacité s'affirme de mettre à profit son cerveau. Il croit donc tout à fait possible ce que Médée ne peut pas accepter, car elle est encore prisonnière de ses passions.

6.Spectacle Médée Jean Anouilh 2

Le texte d'Anouilh et sa fidèle mise en scène, avec leur « vérité » où toute forme de jeu intellectuel est bannie, offrent aussi au spectateur une interprétation juste et assez équilibrée des sentiments et des passions des personnages.

Cela est particulièrement évident quand on a affaire avec l'amour.

En Médée il ne faut pas considérer l'amour comme un thème unique et solitaire, à l'origine de tout ce qui se passe dans cette banlieue de Corinthe, où, au contraire, de monstres beaucoup plus redoutables s'affrontent dans d’invisibles coulisses noires.

L'amour dont Anouilh écrit admirablement, dont Médée et Jason parlent, n'admet pas les exagérations ni les divinisations. C'est l'amour à mesure d'homme et de femme.

Un amour qui peut provoquer bien sûr une force irrésistible et vaincre même la peur et l'horreur de la mort. Pourtant, il ne faut pas être un personnage mythique comme Médée pour qu'on tue son frère et son fils, ou aussi pour abattre pacifiquement les obstacles qui voudraient enrayer son bonheur. Des milliers de femmes et d'hommes communs ont fait des choses incroyables et souvent horribles sous l'emprise de l'amour. Celui-ci est d'ailleurs le thème dominant de la tragédie d'Euripide, hantée sur le plan individuel, celui de Médée, par le souci de trouver un bouc émissaire sinon une justification à des actions terribles et sanglantes — qui vont, en principe, moins en direction de l'amour que d'une possession arbitraire et absolue — et, sur le plan général et social, par le souci de faire évoluer une idée de démocratie et de justice de moins en moins archaïque et soumise au pouvoir des rois ou des Dieux.

À côté de ce thème crucial, Anouilh nous confie une vision de l'amour plus moderne, où l'éternité de l'amour ne consiste pas en sa durée, mais plutôt en sa façon de se reproduire dans chaque couple, à chaque rencontre et séparation. Il suffit de lire un morceau de la scène où Jason essaie inutilement de trouver une voie indolore pour se débarrasser de Médée, où Médée s'exprime avec les mots que chaque femme dirait à sa place : « — ... Ta tête te dira qu'elles sont mille fois plus jeunes ou plus belles. Alors, ne ferme pas les yeux, Jason, ne te laisse pas une seconde aller. Tes mains obstinées chercheraient malgré toi leur place sur ta femme... Et tu auras beau en prendre, à la fin, qui me rassembleront, des Médées neuves dans ton lit de vieillard, quand la vraie Médée ne sera plus, quelque part, qu'un vieux sac de peau plein d'os, méconnaissable, il suffira d'une imperceptible épaisseur sur une hanche, d'un muscle plus court ou plus long, pour que tes mains de jeune homme, au bout de tes vieux bras, se souviennent encore et s'étonnent de ne pas la retrouver. Coupe tes mains,  Jason, coupe tes mains tout de suite ! change de mains aussi si tu veux encore aimer. »

Et Jason, que répond-il ? Ce que des millions d'hommes ont dit depuis la nuit des temps, un demi-mensonge, qui est aussi une demi-vérité : « — Crois-tu que c'est pour chercher un autre amour que je te quitte ? Crois-tu que c'est pour recommencer ? Ce n'est plus seulement toi que je hais, c'est l'amour !... »

7.film-hotel-du-nord1

Arletty et Louis Jouvet dans "Hotel du Nord" de Marcel Carné (1938)

Certainement, Anouilh aura eu l'occasion de voir le fameux film Hôtel du Nord de Marcel Carné, sorti en 1938, scénario d’Henri Jeanson et Jean Aurenche d’après le roman d’Eugène Dabit, où les incontournables Arletty et Louis Jouvet jouent « on thé road » la scène de rupture entre Mme Raymonde et M. Edmond. Comme dans le plateau du théâtre Aleph, comme dans les Feuilles mortes de Jacques Prévert la vérité de la vie se joue ainsi, tout simplement, dans un endroit quelconque. Il y a toutefois une grande poésie dans « les pas des amants désunis », dans leurs voix aiguës ou tranchantes.

« Nous vivions tous les deux ensemble. Toi tu m'aimais et je t'aimais », chantent à l'unisson Juliette Gréco et Yves Montand, aussi que Médée et Jason. « Mais la vie sépare ceux qui s'aiment, tout doucement, sans faire de bruit », voudrait dire Jason dans sa déclaration de haine pour l'amour. Ce que fait aussi le M. Edmond de Louis Jouvet, lorsqu'il dit : « — ...J'en ai assez, tu saisis ? Je m'asphyxie, tu saisis ? Je m'asphyxie.... J'ai besoin de changer d'atmosphère, et moi l'atmosphère c'est toi ! »

 « — Pourquoi qu'on part pas pour Toulon ? Tu t'incrustes, tu t'incrustes, ça finira par faire du vilain !

 — Et après ?

— Oh, tu n'as pas toujours été aussi fatalitaire

— Fataliste

— Si tu veux, le résultat est le même. Pourquoi que tu l'as à la caille ?On est pas heureux tout les deux ?

— Non

— T'en es sûr ?

— Oui !

— Tu aimes pas notre vie ?

— Tu l'aimes, toi, notre vie ?

— Faut bien, je m'y suis habituée. Cocardier à part, tu es plutôt beau mec. Parfait, on se dispute, mais au lit, on s'explique. Et sur l'oreiller, on se comprend. Alors ?

— Alors rien, j'en ai assez, tu saisis ? Je m'asphyxie, tu saisis ? Je m'asphyxie.

— A Toulon, y'a de l'air puisqu'il y a la mer, tu respireras mieux.

— Partout où on ira ça sentira le pourri.

— Allons à l'étranger, aux colonies.

— Avec toi ?

— C'était l'idée !

— Alors ça sera partout pareil. J'ai besoin de changer d'atmosphère, et moi l'atmosphère c'est toi.

— C'est la première fois qu'on me traite d'atmosphère ! Si j'suis une atmosphère, t'es un drôle de bled ! Oh la la, des types qui sont du milieu sans en être et qui craint la peau de ce qu'ils ont été, on devrait les vider. Atmosphère, atmosphère, est ce que j'ai une gueule d'atmosphère ? Puisque c'est ça, vas-y tout seul à la Varenne ! Bonne pêche et bonne atmosphère ! »

8.mort de sardanapale

La mort de Sardanapale d'Eugène Delacroix

 Médée se saurait sauvée si elle avait pu dire « Bonne pêche et bonne atmosphère ! » Elle n'aurait pas tué ses fils, avant de se tuer elle-même pour le seul goût de punir Jason, de l'anéantir tout au long de sa survie.

Mais elle n’aurait pas su s'adapter, comme Jason, au « deuxième rôle », à l'oubli. Comme le richissime Sardanapale elle ne voit que le suicide et, comme le dernier grand roi d'Assyrie, elle considère la mort de ses fils comme corollaire de la sienne.

Une soif de mort presque inextinguible semble d'ailleurs accompagner, comme une nécessité absolue, tous les passages cruciaux où son amour est menacé. Mais, à bien y réfléchir, les motivations de ses tueries ne sont pas toujours les mêmes. Lorsque Médée a tué son frère, par exemple, elle a agi en fonction d'une espèce de raison d'État : bâtir son union avec Jason et, à travers cela, bâtir un nouveau royaume. Lorsque vice versa elle pousse Jason à tuer son jeune amant, elle lui demande une preuve d'amour et, en même temps elle prétend qu'il l'aide à retrouver une passion qui est en train de s'affaiblir, sinon de disparaître.

Cet évènement, ce n'est pas sans conséquence dans les comportements suivants de Jason. Quiconque, à sa place, aurait douté de cet étalement d'amour à outrance, que Médée affichait en le mêlant toujours, on doit supposer, aux chantages psychologiques dans lesquels elle rappelait leur complicité.

« J'ai fait ça pour toi ! » Qui, homme ou femme, n'a jamais entendu dire cette phrase au mot près dans sa longue ou brève vie amoureuse ? Chantage, vengeance... Ne font pas la même chose, encore aujourd'hui, de milliers de femmes et d'hommes qui ne savent pas accepter l'échec et le chagrin que l'abandon fabrique ?

Dans une des critiques sur cette pièce des Rhinocéros à l'Aleph d'Ivry, j’ai lu : « Derrière ses crimes et sa monstruosité, cette Médée nous apparaît, sans pudeur, dans sa plus pure identité : celle d’une femme malheureuse. » C'est vrai, et je suis d'accord. Mais, heureusement, j’ajoute, la psychanalyse existe, car il arrive beaucoup de fois, trop de fois, que des mères (ou des pères), sans les tuer physiquement anéantissent tout de même ses propres enfants, rien que pour frapper l'ancien partenaire qui a la hardiesse de « se refaire une vie ».

Heureusement qu'il y a le divorce, aussi. Si seulement l'on pense au « délit d'honneur »... Encore dans les années soixante du siècle passé, en Sicile, cette forme de tuerie était considérée comme une forme de solution des problèmes conjugaux.

On n'arrête pas de réfléchir aux grandes ressources et contradictions du genre humain, aux terribles conflits entre brutalité et raison, entre barbarie et civilisation. Heureusement, il y a le théâtre qui nous montre le Bien qui est parfois dans le Mal, l'Amour qui se mêle à la Mort, et cetera.

Merci de tout mon cœur au théâtre Aleph, à Jean Gabriel Vidal, Ariane Komorn, Elena Diego Marina et Raphaël Molina pour ce spectacle intelligent où l'enthousiasme ne se sépare jamais d'une rigueur de style tout à fait cohérente avec ce chef d'œuvre de Jean Anouilh.

Giovanni Merloni

(1) Dans mes prochains articles, je parlerai d'abord de la disparition de deux personnes qui me sont particulièrement chères. 

Le 4 août mourut à Rome Renato Nicolini. Il sut réaliser l'Été Romain de 1977 à 1985, mais il reste surtout, pour ma génération et moi-même, un repère intellectuel et moral unique.  

Guido Fanti — ancien Maire de Bologne et Président de la région Émilie-Romagne, qui à la moitié des années 70 eut le mérite de proposer à l'Italie et à l'Europe un modèle gagnant d'administration qui ne renonçait à la civilisation ni à la solidarité — avait disparu le 11 février 2012. Mais je ne l'ai su qu'en cette fin d'été de petites et grandes déchirures. Je parlerai aussi, parmi mes lectures les plus récentes, de deux livres qui m'ont particulièrement touché : L'homme inutile de Valère Staraselski et La modification de Michel Butor.

G.M.

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Dernière modification 5 décemre 2012 

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Jeudi 11 octobre 2012 4 11 /10 /Oct /2012 22:10

entrée

Samedi 6 octobre 2012, Espace Mompezat – Paris VI ème.

Vernissage exposition du peintre Giovanni Merloni  

dénouement N.2

Présentation

du poète et peintre Michel Bénard

 Lauréat de l’Académie française, Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres.

michel 2 rid

     Chers (es) amis(es), merci à tous et toutes de votre présence au vernissage en notre espace Mompezat siège de la Société des Poètes français, de l’artiste peintre Giovanni Merloni qui nous apporte le souffle parfumée et enivrant des jardins d’Italie.

     Un vent de poésie certes,  mais également, de témoignage, de révolte.

    Ainsi c’est avec le plus grand plaisir que nous accueillons cette facette contemporaine de l’expression italienne, au moins il ne pourra pas nous être reproché de ne pas nous ouvrir sur l’Europe et même sur le monde car des artistes des cinq continents exposèrent déjà en ces lieux.

     Nous avons d’ailleurs reçu  antérieurement des artistes italiens peintres ou photographes.

     Lorsque nous découvrons cette exposition dans son ensemble nous sommes en premier lieu  séduits par les jeux colorés, la force de vie sociale ou familiale qui en émane, révélant un bonheur certain de l’acte de peindre.

michel 6 rid

     Ce qui s’impose à nous immédiatement au contact des œuvres de Giovanni Merloni c’est l’énergie positive qui en transparait, un flot dynamique captivant, nous sommes environnés de bonnes ambiances vibratoires, un frémissement nourrissant l’esprit et l’âme.

      A ce titre il est bon de souligner que Giovanni Merloni joue aussi avec les nuances des mots, car il est poète, ce qui décuple sa sensibilité.

    Chez lui le lien est étroit entre l’art et son incidence sur la vie, son influence sur son expression graphique. En fait, c’est en quelque sorte le regard d’un peintre déposé sur la poétique de l’existence.

     J’avoue même y percevoir plus je m’imprègne des œuvres de Giovanni Merloni d’une sorte de clin d’œil «  fellinien » où l’imaginaire navigue toujours à fleur de peau.

      Ce qui n’est d’ailleurs pas sans me faire songer à André Breton qui avait dit si ma mémoire est bonne, dans la continuité de son manifeste surréaliste : « …l’imagination au pouvoir ! » et hormis certains artistes très versés dans l’imaginaire, c’est peut-être bien aujourd’hui cette imagination créative et d’initiative qui nous fait le plus défaut, conséquence d’une partie du chaos dans lequel nous sommes plongés par inertie chronique d’une majorité de nos dirigeants spéculant davantage sur des intérêts personnels et spéculatifs plutôt que de défendre les intérêts des nations et des peuples.

     Il est également indéniable que consciemment ou inconsciemment il vibre dans ces œuvres graphiques une réminiscence « futuriste », célèbre mouvement du début du XX ème siècle, contemporain de l’avènement du cubisme, qui souleva bien des controverses historiques, faisant aujourd’hui encore une siècle plus tard, l’objet de passions non éteintes !

     Mais au-delà des polémiques politico-socio-artistiques, ce mouvement « futuriste » dont les précurseurs furent, Gino Severini, Giacomo Balla, Umberto Boccioni, Carlo Carra, Luigi Russolo etc. etc.…. qui étaient reconnus pour être les maîtres du mouvement, du rythme, de l’énergie et de la lumière fragmentée, ce groupe de jeunes novateurs quelque peu turbulents, fût l’élément dynamisant du dadaïsme, suivi de très prés par le surréalisme.

   Ainsi, héritiers de ces mouvements révolutionnaires et anarchistes dans le bon sens du terme, aujourd’hui nous pourrions dire des indignés. Ce sont donc tous les effets d’un système étatisé et institutionnelle que dénonce à sa façon et avec ses moyens le peintre-poète Giovanni Merloni.

     Chacune de ses œuvres est une scène schématisée de la société, délibérément optimiste où notre ami semble s’écarter du néfaste pour placer l’homme au centre de tout acte créateur !

michel 7 rid

     Chez Giovanni Merloni la peinture n’est qu’un élément fragmentaire de l’art qui ne doit en aucun cas  se dissocier des autres formes d’expressions, et c’est ici que Giovanni Merloni rêve d’un art global, idéal où, sculpture, peinture, architecture, danse, théâtre, musique, cinéma, poésie etc. seraient réunis.    

     Les sujets choisis sont sérieux, graves, profondément ancrés dans les abysses de la société, pourtant une forme de joie et de bonheur y prédominent.

      Le graphisme est d’une remarquable précision, le trait est fin, souple, maîtrisé, puissant et à la fois ténu, intense, il vous suffira de prendre le temps de regarder les dessins à l’encre de chine, tout en dualité, en émotion, pour être édifiés de la force sociale et poétique qu’ils contiennent.

     Nous avons dans l’ ensemble des œuvres aux couleurs traitées en tons rompus, à la fois la terrifiante vérité de notre société conjuguées à toutes les nuances de l’espérance, voire même d’un certain bonheur de vivre.

     Nous sommes tout à fait au cœur de cette dualité et de cette forme de dérision incontournable  de la «  commedia dell'arte ».

     Le masque de la vie, les visages grimés, la parade clownesque, l’adoration de la « grande putain », la course effrénée du train de la mort, l’illusion burlesque de l’amour, une existence en équilibre sur un fil d’acier tout en osant croire encore en l’éternité.

     Giovanni Merloni donne à ses œuvres le caractère du puzzle de notre quotidien, mais lui il y rajoute des notes de couleurs, il y saupoudre un peu de bonheur, tout à fait conscient de la fuite inaltérable du Temps.

      Et si Giovanni Merloni peint ou écrit, c’est pour retrouver les traces d’une unité que nous avons un peu tendance à oublier.

    C’est sa manière silencieuse à lui de nous faire encore croire en la résurrection et au chemin de l’espérance !

     Michel Bénard.


L'exposition de Giovanni Merloni terminera samedi 20 Octobre 2012.

Horaires : 14 - 18 h tous les jours (sauf dimanche et lundi)

      écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Dernière modification 5 décemre 2012 

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Lundi 1 octobre 2012 1 01 /10 /Oct /2012 18:09

Giovanni Merloni

Mon travail de peintre

(1970 – 1982)

dénouement n.1

Le dénouement N.1 — Technique mixte sur papier 50x70, 1976-2009

Parmi les œuvres que je vais exposer à l’Espace Mompezat (16, rue Monsieur Le Prince 75 006 Paris) du 6 au 20 octobre 2012, ce premier tableau, « Dénouement N. 1 », représente une liaison entre ma façon de peindre à la moitié des années 70 et ce que je fais maintenant, depuis mon installation à Paris en 2006.

En fait, on pourrait appeler ce tableau « Le ressuscité », car il faisait partie d’une série d’œuvres exposées en 1976 à Bologne, vendue successivement à un monsieur de Rome auquel je n’avais pas suffisamment recommandé de tenir le tableau loin de la lumière du soleil. Après la mort de ce monsieur, sa veuve m’a restitué une œuvre méconnaissable, complètement décolorée. Récemment, en 2009, j’ai décidé de retravailler ce tableau, avec de nouvelles nuances de couleur. Malheureusement, je n’ai pas une photo de la première ébauche, que beaucoup de gens avaient aimée. Cependant, je ne me sens pas coupable de cette « libre restauration », car j’y ai mis tous mes sentiments.

voyage à pied

Voyage à pied — Technique mixte sur papier 70x50, 1993

Le tableau ci-dessus appartient à une phase très active de ma production, dans laquelle, après une période consacrée à l’aquarelle et à l’huile où tout graphisme avait été banni, je revins à la technique mixte.

Mais je vois qu’il est nécessaire de faire quelques pas en arrière. Tout de suite après la conclusion de mes études universitaires, tout en recherchant des emplois comme architecte, je me suis sérieusement engagé dans la peinture. Mes premiers modèles étaient les peintres italiens contemporains Mino Maccari, Ennio Calabria et Renzo Vespignani, mais aussi les maîtres Sironi, Modigliani, Picasso, Matisse et Paul Klee.

En fait, l’empreinte des études d’architecture — de Le Corbusier à Yona Friedman — provoquait en moi un penchant pour l’art abstrait aussi, qui contrastait vivement avec mon esprit narratif et figuratif.

En 1972, je m’installai en Émilie-Romagne pour y travailler comme urbaniste dans l’administration publique. Ce fut en cette région très accueillante que je réalisai, à Forlì, Cesena et Castrocaro mes premières expositions (1973) où le tableau ci-dessous était présent.

époux en violet

 Les époux en violet — Aquarelle sur papier 50x65, 1971

Dans ces expositions de 1973, un « monde émotionnel » dominait mes aquarelles à la fois ironiques et dramatiques. Mais, en même temps, je cultivais un côté graphique, qui s’exprimait surtout par des dessins à l’encre de chine format A4, encore primitifs, mais assez efficaces.

Ce fut cette passion pour le dessin qui me donna le courage d’affronter le défi de l’illustration du Roland furieux de l’Arioste que me proposa le Directeur de la Galerie d’Art moderne du Palais des Diamants de Ferrare, Franco Farina.

Pendant trois mois (de juin à septembre 1974), j’exposai trente illustrations dans le Centre d’Activités visuelles de Ferrare, en compagnie du fameux peintre Fabrizio Clerici. Le dessin suivant, dont l’original est malheureusement perdu, faisait partie de cette importante exposition.

bradamante 72modifié

Bradamante — Encre sur papier 50x35, 1974

Après l’exposition de Ferrare, je ne pouvais pas revenir en arrière, aux tableaux précédents, où la figure était dominée par la force de la couleur. Je ne pouvais pas non plus devenir un illustrateur, un auteur de bandes dessinées ou de gravures. Cela ne correspondait pas à mon esprit « transgressif ». En plus, comme un combattant revenant d’une guerre de tranchées, j’étais absorbé jusqu’à la moelle de ce monde de chevaliers, d’armes et d’amours que Italo Calvino et l’Arioste m’avaient fait aimer.

En 1976, après deux années d’expérimentation et aussi de crise existentielle et familiale, j’avais trouvé une « formule », sinon un compromis entre mes pulsions contrastantes. Dans l’exposition de Bologne, à côté dudit « Dénouement N. 1 » j’exposai plusieurs « techniques mixtes » qui admettaient la cohabitation entre le lyrisme des couleurs et l’ironie du dessin à l’encre de chine. En plus, dans beaucoup de tableaux exposés, les vers de mes poésies assumaient une fonction de « contrechant » et une connotation graphique aussi. Ce n’étaient plus les vers immortels de l’Arioste, parfois utiles ou nécessaires pour entrer dans les scènes représentées comme dans une pièce de théâtre. C’étaient des vers à moi. Malheureusement, ces tableaux — que maintenant la plupart des critiques considèrent entre les choses plus intéressantes que j’aie faites — ne furent pas compris à cette époque là. Ci-dessous, je vous en montre un qui fait encore partie de ma collection privée.

le bouquet de violettes

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Dernière modification 5 décemre 2012 

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Lundi 1 octobre 2012 1 01 /10 /Oct /2012 17:52

Giovanni Merloni

Mon travail de peintre

(1983 – 1990)

Une longue « crise » de formation suivit, mêlée aux changements existentiels et de travail qui m’emmenèrent en 1978 à laisser Bologne pour rentrer à Rome avec ma nouvelle épouse en abandonnant successivement, en 1981, le travail dans la publique administration pour entamer la profession libérale en qualité d’architecte-urbaniste. À la suite de cette dernière décision, je commençai à me déplacer très fréquemment de Rome à Bologne, de Rome à Parme pour y suivre mes nouveaux engagements.

Mais, après une première période où l’installation romaine ne me permettait pas de peindre avec la continuité nécessaire, en 1983 je repris pleinement mon activité, grâce au déménagement dans un appartement assez grand.

Et, comme si le temps n’était pas passé, je commençai à peindre des aquarelles beaucoup plus structurées qu’avant et j’entamai la peinture à l’huile.

L’unique véritable contrainte que je m’imposai en ces années ce fut la renonce à toute contamination entre graphisme et peinture. Comme dans la sculpture, dans mes œuvres le dessin régressait à la fonction d’étude préliminaire.

Mais la période 1983-1990, dont je vous propose ci-dessous deux tableaux, ne fut pas du tout un « retour à l’ordre », ni une concession à une peinture plus « facile » ou académique. 

équilibriste

L’équilibriste — Aquarelle sur papier 50x35, 1983

nozze figaro

Les Noces de Figaro — Huile sur toile 70x100, 1983

Le travail constant des années 1983-1990 aboutit en une grande exposition personnelle en mai 1990 dans le Laboratoire de Psychanalyse San Lorenzo à Rome. En cette occasion, deux sources primordiales de mon inspiration s’affichèrent.

D’un côté, l’adoption du thème de la psychanalyse, qu’on pourrait considérer comme la continuation et la reprise de l’esprit métaphorique et narratif du Roland furieux. Cette thématique trouve une première exploitation dans le triptyque « Oubli et sagesse », qui fait maintenant partie des décors du Laboratoire.

oblio e saggezza 90

Oubli et sagesse : Robinson Crusoe, Torquato Tasso et Gulliver — Huile sur toile 100x210, 1990

De l’autre côté, le thème du théâtre musical, d’abord avec les œuvres italiennes de Mozart, où j’ai trouvé le double plaisir de m’identifier dans leurs personnages, en essayant une représentation « musicale », rythmée en fonction de chaque partition spécifique. Après les Noces de Figaro, que j’avais peint dans les années précédentes avec Don Giovanni et Così fan tutte, je réalisai, pour cette exposition de Rome, un polyptyque consacré à l’ouverture et à la première scène du Don Giovanni.

polittico don giovanni bis

Don Giovanni : Ouverture et Scène I, Acte I — Huile sur toile 100x320, 1990

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Dernière modification 5 décemre 2012 

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  • voyageur de l'esprit
  • 16/10/1945
  • Le blog de giovanni merloni
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  • peintre et écrivain, après plusieurs exposition et la publication d'un livre de vers et de quatre romans (titre du dernier: "Testamento immorale")en Italie, j'habite et travaille à Paris depuis septembre 2006.

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