Lundi 1 octobre 2012 1 01 /10 /Oct /2012 17:52

Giovanni Merloni

Mon travail de peintre

(1983 – 1990)

Une longue « crise » de formation suivit, mêlée aux changements existentiels et de travail qui m’emmenèrent en 1978 à laisser Bologne pour rentrer à Rome avec ma nouvelle épouse en abandonnant successivement, en 1981, le travail dans la publique administration pour entamer la profession libérale en qualité d’architecte-urbaniste. À la suite de cette dernière décision, je commençai à me déplacer très fréquemment de Rome à Bologne, de Rome à Parme pour y suivre mes nouveaux engagements.

Mais, après une première période où l’installation romaine ne me permettait pas de peindre avec la continuité nécessaire, en 1983 je repris pleinement mon activité, grâce au déménagement dans un appartement assez grand.

Et, comme si le temps n’était pas passé, je commençai à peindre des aquarelles beaucoup plus structurées qu’avant et j’entamai la peinture à l’huile.

L’unique véritable contrainte que je m’imposai en ces années ce fut la renonce à toute contamination entre graphisme et peinture. Comme dans la sculpture, dans mes œuvres le dessin régressait à la fonction d’étude préliminaire.

Mais la période 1983-1990, dont je vous propose ci-dessous deux tableaux, ne fut pas du tout un « retour à l’ordre », ni une concession à une peinture plus « facile » ou académique. 

équilibriste

L’équilibriste — Aquarelle sur papier 50x35, 1983

nozze figaro

Les Noces de Figaro — Huile sur toile 70x100, 1983

Le travail constant des années 1983-1990 aboutit en une grande exposition personnelle en mai 1990 dans le Laboratoire de Psychanalyse San Lorenzo à Rome. En cette occasion, deux sources primordiales de mon inspiration s’affichèrent.

D’un côté, l’adoption du thème de la psychanalyse, qu’on pourrait considérer comme la continuation et la reprise de l’esprit métaphorique et narratif du Roland furieux. Cette thématique trouve une première exploitation dans le triptyque « Oubli et sagesse », qui fait maintenant partie des décors du Laboratoire.

oblio e saggezza 90

Oubli et sagesse : Robinson Crusoe, Torquato Tasso et Gulliver — Huile sur toile 100x210, 1990

De l’autre côté, le thème du théâtre musical, d’abord avec les œuvres italiennes de Mozart, où j’ai trouvé le double plaisir de m’identifier dans leurs personnages, en essayant une représentation « musicale », rythmée en fonction de chaque partition spécifique. Après les Noces de Figaro, que j’avais peint dans les années précédentes avec Don Giovanni et Così fan tutte, je réalisai, pour cette exposition de Rome, un polyptyque consacré à l’ouverture et à la première scène du Don Giovanni.

polittico don giovanni bis

Don Giovanni : Ouverture et Scène I, Acte I — Huile sur toile 100x320, 1990

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Dernière modification 5 décemre 2012 

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Lundi 1 octobre 2012 1 01 /10 /Oct /2012 17:39

Giovanni Merloni

Mon travail de peintre

(1991 – 2012)

Après une année 1990 gagnante sous le profil professionnel et artistique, l’année 1991 s’afficha très difficile, avec la guerre du Golfe, la première guerre « en directe télé ». En attente d’engagements dans l’urbanisme et dans les « évaluations de l’impact des grandes œuvres d’ingénierie sur l’environnement », qui étaient devenus mes spécialités, je passais le temps à traduire à l’encre de chine, sur le papier, ce qui se passait sur l’écran.

Ce fut le début d’une sorte de « revanche » vis-à-vis de l’ancien travail du Roland furieux, que je considérais, encore en 1991, un résultat difficilement atteignable une seconde fois. À partir de ce moment s’est déclenchée une production de dessins à l’encre de chine, surtout au format A4, qui m’ont accompagné jusqu’en 2010, comme un indispensable « journal de bord ».

En juin 1991, je participai au Congrès promu par L'Espace psychanalytique de Rome dirigé par Paolo Perrotti (« La psychanalyse raconte... Anonymat et Responsabilité »), en esquissant sous forme d'impromptus quatre-vingt-douze dessins, dont on peut voir un exemple ci-dessous.

la ragnatela di parole

« Une toile d'araignée de mots » — Dessin à l’encre de chine sur papier …x.., 1991

En 1992, à propos de ces dessins, Paolo Perrotti écrit : « Giovanni Merloni donne vie à un monde de personnes et de choses qui apparaissent à la fois précaires et solides, débonnairement ironiques et profondément sages. »

En cette période, obligé par la crise du travail, je dus renoncer à la profession libérale, en réussissant, en même temps, à me faire embaucher de nouveau par l’administration publique.

En février 1992, je devais payer mes dettes. Je renonçai alors à me déplacer en voiture et, même si le service ce n’était pas très régulier et efficace, je commençai à utiliser le petit train unissant mon quartier à celui du bureau où je travaillais.

Heureusement, j’aimais beaucoup le train, qui me rappelait mes déplacements de nord à sud de l’Italie. En même temps, ayant renoncé à la profession libérale et aux voyages en Émilie-Romagne, d’un coup je me rendis compte que j’habitais à Rome, ma ville de naissance, tandis que dans mon cœur Bologne restait ma ville d’élection.

Ce fut en cette même période que je choisis la France — en particulier les villes de Paris et Bordeaux — comme mon nouveau repère. Et, peut-être en songeant déjà à mon départ effectif, qui devait se dérouler quatorze ans plus tard, en octobre 1992 j’organisai à Morlupo, un village à nord de Rome, une exposition que je voulus titrer « Abandonner Rome ».

Dans cette exposition, avec des tableaux qui entamaient une recherche sur les thèmes de la ville et du train, j’exposai les premiers dessins de la nouvelle production.

voyageurs

« Voyageurs » — Dessin à l’encre de chine sur papier 29,7x21, 1991

Ce fut en cette occasion que je reçus le suivant commentaire critique de la journaliste Antonella Amendola. Une lecture très claire et efficace, qui m’a beaucoup aidé à avancer dans mon travail de peintre.   

         « Cher Giovanni,

J'ai entre mes mains ta chemise d'aquarelles. Je la ferme et j'essaie de penser à ton travail désormais mûri par un engagement de plus de dix ans, aux interprétations suggestives qui veulent l'associer aux bandes dessinées et qui retracent dans le signe pur la main habile de l'architecte. Pourquoi pas ? Mais, pour ma part, ce dossier fermé me renvoie un écho. Oui, un véritable son, ou mieux ce bruissement d'instruments qui s'éteint contre les parois ouatées des théâtres quand le rideau tombe et que se taisent les cuivres, que se taisent les archets, chacun rejoignant son silence spécial.

De ton travail, j’ai une perception acoustique dilatée, vraiment comme si je lisais en filigrane, parmi les à-plats des couleurs et les parcours graphiques bizarres et compliqués, une véritable partition pour orchestre. Je me demande pourquoi. Je vais essayer de répondre.

Donc, les titres de nombreux travaux évoquent des fragments de mélodrame en me poussant à imaginer, dans ton travail, une certaine prédilection pour ce genre que nous pourrions appeler populaire. Le premier impact visuel, qu'on a avec certaines de tes compositions, pourrait être celui d'un spectateur en salle, muni de jumelles de théâtre, en train de faire le point dans l'obscurité sur l’ensemble circulaire de la fiction scénique qui se tient devant lui ; un espace qui est un monde enroulé sur lui-même où les figures humaines ne sont que des caractères, où la parole est récitée, tandis que le temps ni l'histoire n'existent pas et que seule l'illusion reste. Tes saltimbanques savent qu'ils mentent et les arcs, les coupoles, les colonnes, les portes le font aussi sciemment, tous ces éléments architecturaux qui semblent presque faire suite aux corps, leur rhétorique fleurie, éléments dont la substance de rêve est infidèle et indifférenciée.

Quand je regarde un de tes tableaux tu me mets dans la condition du voyeur, tu me demandes, disons, une participation complice à ton théâtre. Je me demande ce que représentent pour toi, marionnettiste, ces simulacres à qui tu permets de s'animer en un seul geste, une seule posture, comme des automates mécaniques programmés pour une brève fraction de vie misérable. Les pantins sont-ils la projection de ton théâtre intérieur ?

Cela se peut. Ma perception les saisit dans un continuum, sans solutions de continuité : comme un enfant obsédé par l'horreur du vide, ton rêve veut faire toujours le plein, fermer en ronde-bosse cette vue qui s'ouvre en se servant de mystérieuses jumelles de théâtre. C'est elle la considération, avant tout formelle, qui me renvoie à la musique : tu traites ta matière, ombreuse, capricieuse, impalpable matière, avec l'ordre et le rythme d'une composition musicale. Quelques tableaux me semblent de véritables fuites, dans d'autres j'entends fredonner un andante, un rondo. Musique de chambre, musique baroque, musique plus ronde, plus narrative, musique d'opéra. Et cela est pour moi le plaisir subtil, cultivé qui me gagne quand je regarde et entends en même temps ton travail.

Qui sait si je me suis bien expliquée. Avec affection, ton Antonella Amendola. » (15 septembre 1992)

Avec cette « Abandonner Rome », je considère comme très significatives, pour mon évolution artistique, l’exposition personnelle de Parme (1991) et celle de Viterbo avec le sculpteur Angelo Gioia (1993) ; les deux expositions personnelles de Rome (galerie « Le logogramme », 1994 ; tour Valadier de Pont Milvio, 2000) et, enfin, l’exposition de Bologne avec le peintre Daniele Davalli (dans la galerie « One day exhibition », 2007).

À partir du mois d’avril 1993, je commençai à réaliser des spectacles avec le maestro Alvaro Vatri. En 1992, j’avais exposé mon triptyque « La Flute enchantée » pendant un de ses concerts à Rome. Mais cela avait été seulement un essai sans importance. En 1993, Vatri me proposa de faire des dessins sur le thème de la montagne. Il dirigeait le chœur du Club Alpin italien, l’idée c’était de mêler l’art et la musique. En travaillant ensemble, nous avons eu l’idée de préparer un petit scénario, qui devait commenter d’une façon ludique et à peine sérieuse mes dessins et tableaux sur les randonnées à la montagne et les excursions plus audacieuses.

le sommet

Le sommet — Dessin à l’encre de chine sur papier 29,7x21, 1993

Avec le maestro Alvaro Vatri et la chorale Polyphonya, j’ai ensuite participé, avec mes textes et mes œuvres, à quatre spectacles artistiques et musicales : « Sensations de montagne » (1993) ; « Amour et bonne humeur » (1993) ; « Musique dans l’atelier » (1994) ; « Le pont des miracles » (2000). Je réalisai pour cela de petits scénarios : la parole, abandonnée après le Roland furieux de 1974 et les « tableaux écrits » de 1976, revenait avec toute sa force.

Dans cette phase, le dessin, souvent très fragmenté et obsessionnel, prit souvent le dessus sur la couleur, en donnant en tout cas des résultats intéressants surtout dans les aquarelles. Pour ce qui concerne l’huile et le successif passage à l’acrylique, il faut attendre les années de Paris pour retrouver un certain équilibre.

le gouffre

Le gouffre — Aquarelle sur papier 50x65, 1999

En septembre 2006, je me suis installé à Paris. Après une première exposition en avril 2010 (rue de la Folie Méricourt, dans le XIe), cette exposition à l’Espace Mompezat (16, rue Monsieur Le Prince, 75 006 Paris) représente un passage important.

Entièrement consacrées aux rapports entre peinture et graphisme, couleurs du pinceau et noir et blanc de la plume, les œuvres ici exposées représentent le noyau de ma nouvelle production.

xviiième

XVIIIème — Technique mixte sur carton 32,5x25, 2006

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Mercredi 19 septembre 2012 3 19 /09 /Sep /2012 12:01

ESPACE d’EXPOSITIONS MOMPEZAT

(Société des Poètes Français)

16, rue Monsieur Le Prince

75006 PARIS

 

les deux âges 1 150

du 6 octobre au 20 octobre 2012

GIOVANNI

MERLONI

VERNISSAGE le samedi 6 octobre 2012 à 17 heures

 

(ouvert l’après-midi de 14 à 18 h, sauf dimanche et lundi)

 

mompezat 0097

Après une interruption de cinq mois, mes publications reprennent avec une invitation. Venez nombreux visiter mon exposition de peintures, cette fois-ci concentrée sur la technique mixte sur papier, c’est-à-dire sur la dialectique entre les couleurs du pinceau et le noir-et-blanc de la plume.

Je remercie la Société des Poètes Français qui m’accueillit dans son espace consacré aux rencontres entre l’art et la littérature et je souhaite y voir tous ceux qui sont intéressés à la peinture.

Dans les prochains jours, je ferai suivre sur ce même blog un petit dossier sur cette exposition qui hébergera soit des œuvres de la dernière période en Italie (de 1993 à 2006), soit les œuvres réalisées à Paris à partir de 2007.

Entre-temps, vous pouvez visiter mon site, entièrement consacré à la peinture :

http://www.giovannimerloni.com

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Dernière modification 5 décemre 2012 

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Jeudi 19 avril 2012 4 19 /04 /Avr /2012 20:39

louise001

1. À nous la liberté

Une jeune fille est en train de courir dans un pré, elle a les pieds nus. C'est une photo en couleur, pas du tout recherchée ou « traitée » avec un logiciel quelconque. La jeune fille de la couverture du livre a l'air simple, honnête, aussi pensif que confiant. Elle pourrait être la Louise dont parle le très intéressant et beau roman de Corinne Royer, La vie contrariée de Louise (Héloïse D'Ormesson, 2012, pages 232). Mais, en lisant la quatrième de couverture, on apprend que Louise avait dix-sept ans en 1944. En ces temps-là, les photos en couleurs étaient très rares. De ce passé-là, l'Histoire nous renvoie surtout des photos en noir en blanc. Des photos de guerre et de mort. Comme les millions des morts juifs, tués un à un avec une violence d'animaux sauvages et une brutalité obsessionnelle qui n'appartient qu'à l'homme. Heureusement, nous avons aussi dans les yeux les images de Paris libéré, les photos des villages français en fête. Entre elles, qui sait ? pourrait y être une photo de Louise, souriante au milieu de sa communauté héroïque, finalement autorisée à rentrer dans un rythme normal de vie.

Cette femme de la couverture n'est pas Louise. Elle est peut-être Nina, la jeune montagnarde qui va hériter d'elle, qui lui ressemble tellement en toutes ses attitudes. Elle aussi, traverse la vie, bien droite, le regard rêveur et légèrement troublé. Così felice, col vento nei capelli, ainsi que disait une célèbre chanson de l'italien Giorgio Gaber.

Ou bien, cette jeune femme quelconque à l’allure légère, suspendue dans l'air, caressant les prés de ses pieds nus, elle est une jeune d'aujourd'hui, qui court à la rencontre de la liberté. À nous la liberté, c'est le film incontournable de René Clair (1931) que je vis jadis dans un glorieux cinéma d'essai de Rome, qui représente efficacement soit le désir de liberté soit le travail incessant qu'il faut mettre en oeuvre pour l'atteindre. Une pareille conscience du défi de la liberté se joue aussi dans le monde flou que la photographie évoque et dans l'expression intense de cette jolie montagnarde.

Nous sommes dans le territoire de Chambon-sur-Lignon, commune « huguenote » de la haute Loire, qui dans un esprit unanime et solidaire sut nier toute complicité aux occupants nazis entre 1941 et 1945, en sauvant la vie de milliers de jeunes juifs. Un petit monde qui reste encore aujourd’hui ancré à ces mêmes valeurs civiles. Un monde qui pourtant ne s’offre pas à la vue comme île heureuse, aussi ennuyeuse qu’imperméable à la méchanceté et à la violence. Car le Mal — comme le Bien — arrive de l'extérieur aussi que de l'intérieur de nous-mêmes. Et souvent, notre vie est gênée, ou pour mieux dire « contrariée » par la cohabitation en nous de pulsions opposées, envers le Bien ou envers le Mal.

La plupart des fois, comme dans le cas de Louise, ce genre de contrariété ne descend pas d'une confusion ou d'un aveuglement venant de l'ignorance ou d'un malaise familial profond.

Et l'amour aussi, n'est pas toujours un sentiment aveugle. Louise aime Franz, contre sa volonté et ses valeurs solides. Elle ressemble à Aida, le personnage de Verdi, tragiquement amoureuse de Radames, le chef de l’armée ennemie : « Je ne veux pas croire qu'ils [les nazis] ne savent pas ce qu'ils font. Il me vient à l'idée qu'un jour, Franz, lui aussi, sera un de ces Ogres. C'est peut-être là ma mission divine, détourner Franz de sa destinée d'Ogre. Parfois j'ai peur pour Franz. Et d'autres fois j'ai peur de Franz. »

Car elle voit, dans le Mal dont Franz est complice, le Bien dont il est capable. Elle aime aussi ses parents, dont elle partage totalement les valeurs et les choix. Elle n'arriverait jamais à dire, comme Aida, Ritorna vincitor ! (Reviens en vainqueur !), parce que l'horreur dont les Ogres nazis se rendent responsables va bien au-delà des drames identitaires que les guerres font quelquefois exploser. Elle est même plus engagée qu'eux dans l'action de protection des juifs cachés. Donc sa contrariété, sa violente lutte intérieure, n'a rien à voir avec des pulsions positives et négatives en lutte. Elle naît du combat entre deux sentiments tout à fait sains : l'amour d'un jour pour un homme qui grâce à cet amour eut le courage, ce même jour, de faire une action bonne ; l'amour de toujours pour une humanité ouverte et solidaire, sérieusement intentionnée à lutter contre la barbarie : « La guerre... La guerre sur tous les visages, dans toutes les bouches, dans celle des grands, ce que je serai bientôt. La guerre, ils ont la voix qui grelotte lorsqu'ils en parlent. D'ailleurs, le plus souvent, ils n'en parlent pas, ils la chuchotent, comme des Petits Poucets dans la maison des Ogres… Si les Ogres ne parviennent pas tout de suite à soumettre nos âmes à l'idéologie totalitaire, ils voudront soumettre tout au moins nos corps. Le devoir des chrétiens est d'opposer à la violence exercée sur leur conscience les Armes de l'Esprit. »

En pleine cohérence avec ces deux amours de la vie, La vie contrariée de Louise est un roman émouvant et sincère, une longue et profonde réflexion sur le sens de la vie. Ici, les personnages ne pourraient être mieux choisis, et l’existence même — aujourd’hui, dans le monde qui tourne autour de la chambre numéro dix-sept d’un petit hôtel, tout comme au temps de la jeunesse difficile de Louise, âgée alors de dix-sept ans — ne pourrait être mieux décrite.

Un livre courageux, que j’ai aimé pour la force de son langage « cinématographique » à la Victor Hugo, donc pour sa qualité littéraire qui m’a rapporté aussi le rythme de Vercors, la voix de Saint-Exupéry et l'esprit de Camus. Un roman qui puise aussi dans les proverbes, les dictons, les images des fables — les Ogres, les Petits Poucets, la Maligne — et dans les mots de tous les jours. Qui après utilise ce patrimoine « retrouvé » à l'intérieur d'une forme expressive « poétique » tout à fait originale.

corinne royer

2. Le temps de Louise et le temps de l'Histoire

La vie contrariée de Louise est basée sur deux plans narratifs différents.

Celui du passé, représenté par le journal que Louise avait écrit sur son cahier rouge dans la période cruciale de sa jeunesse, auquel elle avait ajouté quelques mots à la veille de l'arrivée de son petit-fils James.

Celui du présent, où les histoires de certains habitants du village — travaillant dans le Restaurant One Toutou (Alice, Nina, Pierre, Gerlou et la belle Canelle) ou dans la maison de retraite des Sycomores (Pierre) ou ailleurs (Antoine) — sont touchées par la mort de Louise et par la présence de James Nicholson à Chambon-sur-Lignon, évènements qui entraîneront une accélération dans le dénouement final de leurs propres destinées.

Ce choix, qui se traduit en un récit volontairement fragmentaire pour le présent et, en revanche, en une exposition plus classique pour le passé, ne correspond pas seulement à la dynamique de la vérité qui tôt ou tard se révèle toujours. Et l'on ne peut pas nier qu'un certain suspens est toujours présent. Mais cette contamination réciproque du passé et du présent de Chambon-sur-Lignon naît, je crois, d'un constat philosophique et moral plus profond.

D'un côté, le passé est souvent un tabou. L'Histoire nous raconte que dans le Plateau de Chambon-sur-Lignon 3500 réfugiés ont été sauvés, tandis que dix-neuf jeunes hommes sont morts dans les champs nazis. Ces dix-neuf personnes qu'on n'a pu soustraire à la furie homicide sont une souillure douloureuse qui pèse sur la mémoire glorieuse de cette communauté. Corinne Royer à eu à ce propos le courage de renverser le sens de ce tabou, en se posant, j'imagine, la question suivante : et s'il y avait eu un manque d'attention, une erreur humaine, qui ont affaibli toute vigilance ? Une complicité ? D'ailleurs, sous le gouvernement collaborationniste de Vichy, combien de juifs ont été abandonnés à leur destin sinon carrément dénoncés à la Gestapo ? Selon ce que Louise raconte dans son imaginaire cahier rouge — que la visite de Nina avec un ami policier nous confirme —, dix-huit « Petit Poucets » seraient morts ensevelis dans le sous-sol de la Châtagneraie, c'est-à-dire le quartier général des occupants nazis, tandis que Niels, le dix-neuvième garçon, aurait été le seul déporté à Auschwitz. Nous revenons encore une fois au numéro dix-neuf.

De l'autre côté il y a le présent, où les gens ont peu appris et beaucoup oublié de ce qui s'est passé en Europe il y a soixante-dix ans. On s'en fiche du passé ou on en garde une image aussi figée que décolorée. Le monde d'aujourd'hui ne garde pas les mêmes valeurs qu'avant. Les lieux se transforment, le passage du relais entre les générations subit des traumatismes, des ruptures. Ceux ou celles qui pouvaient raconter se taisent, tandis qu'une sorte de négationnisme s'insinue, au nom de conditions de liberté et démocratie qui seraient désormais acquises.

On a bien compris qu'aucune conquête n'est jamais définitive. Il faut travailler sur la mémoire pour en tirer des leçons, pour s'en servir dans le présent. En même temps, notre sensibilité contemporaine nous aide à revisiter le passé avec souplesse, sinon de l’insouciance. Malheureusement, dans le présent, beaucoup de tragédies se reproduisent, et les horreurs se répètent. Mais au moins, dans le présent, on est capables de parler d'arguments « intimes » et surtout d'en écouter parler avec un brin de maturité en plus : « Je sais enfin pourquoi je suis née. Là, happant son souffle tiède contre ma nuque... Je suis née pour recevoir le sexe d'un homme dans mon ventre. Et ce n'est pas si terrible... Je ne me suis pas sacrifiée. Il n'y eut pas d'autre abandon que celui au désir, pas d'autre vacillement que cette chose que je nomme enfin jouissance. Si douce et si violente. Franz mon amour. » Cette phrase clou, qui synthétise mieux que toute autre l'esprit de Louise, répond efficacement à ce qu'on disait à propos du rôle de la sensibilité contemporaine dans la compréhension du passé.

Peut-être, une phrase comme ça elle ne la dit jamais à personne, sauf, j'imagine, à Virginia Hall. Cette femme extraordinaire — qui a réellement existé — eut d'ailleurs l'intelligence d'enlever Louise de la cave où l'inflexibilité de son père la tenait prisonnière. Louise aurait voulu confier cela à son fils et, plus tard, à son petit fils. Elle avait d'ailleurs une sensibilité qui allait au-delà de son temps : « J'ai parlé de Franz à Virginia... Hier soir, un des hommes en civil a apporté une bouteille de vin... Je leur ai demandé s'ils allaient tuer les Ogres. L'homme a froncé les sourcils : "J'espère bien qu'on les tuera tous !" Je leur ai fait promettre d'épargner chacun de ceux qui se nommeraient Franz... On parlait d'un débarquement sur les plages normandes qui avait semé la panique chez les Ogres. L'air fut alors plein de récits de massacres... Me voilà bien avancée... Avec mes seins lourds, mon ventre rond, mes nausées, mon rat et mon petit Ogre dans l'utérus... »

Voilà alors le motif inspirateur de ce roman passionnant et riche de surprises : le thème de l'amour et de son extrême simplicité ou, si l'on veut, de sa facilité désarmante.

Un amour qui bouge à travers l'espace et le temps, ou plutôt un pont reliant le passé au présent. Louise à Franz. James Nicholson à Nina. Gerlou à la belle Canelle et Pierre au fantôme de Virginia Hall.

L’originalité et la force de ce roman — fable douloureuse et, en même temps, récit décalé — jaillissent tout à fait naturellement de cette idée de l'amour, que je partage sans réserve, qui devient aussi un élément structurel de la narration : « Franz m'attendait devant la ferme. Les mains enfoncées dans les poches, le col de sa vareuse relevé jusqu'au-dessous du nez, l’œil sombre sous le ciel étoilé. Une clarté de lune lui barrait le visage. Il était beau... Sous la couverture... Le corps de Franz. Contre moi, le corps de Franz... Les visages des dix-huit enfants blottis dans la nuit, voletant au plafond de la grange, comme des anges... Franz mon amour. C'est donc seulement de cela qu'il s'agit dans le corps. Et tant de choses dans la tête. Franz, serre-moi. Reste encore. Une éternité. Jusqu'à l'aube. Jusqu'à la fin. »

C'est l'amour qui mobilisera le personnage de Pierre, l'obligeant à révéler ses actions incontrôlées et trouver enfin son inévitable destin. C'est l'amour qui poussera Nina à suivre le sillon de Louise jusqu'au point d'accomplir à sa place le rêve de sa vie. Et c'est enfin l'amour qui procure à James Nicholson une patrie et une entière identité : « Je marche dans les allées du parc des Sycomores... Depuis l'autre bout de l'allée, un homme vient à ma rencontre. Il avance péniblement, appuyé à sa canne. Arrivé à ma hauteur, il dit : Louise ?" Il le dit avec l'accent des Ogres. Je réponds : "Franz..." "Oui, dit-il, Franz Harster. » Je pense à James Harster, mon petit-fils. Toute la vie qu'il me reste à vivre, je broderai ses initiales sur des couvertures... Je pense à toi, mon fils. Il faut que tu me pardonnes. Il faut seulement que tu me pardonnes. »

Le mérite de l'indéniable réussite de La vie contrariée de Louise dérive de l'heureuse fusion de trois éléments : d'abord la force dramatique de l'histoire de Louise et des événements qui se déroulent autour et au-dedans d'une chambre de l'hôtel One Toutou; deuxièmement, la structure narrative et poétique, tout à fait anticonformiste — dans la rigueur comme dans la liberté —; enfin la grande humanité et véridicité de tous ses personnages, même des mineurs, comme cet Antoine (véritable sosie du Félix Tholomyès des Misérables).

étranger

3. L’étranger

« Il hésitait. Comment partir sans rien savoir de Louise ? Tant d'attachement à cette femme jusqu'alors inconnue lui inspirerait forcément un retour sur cette terre protestante, aux confins de l'Ardèche et de la Haute-Loire, avec ses maisons aux toits de lauze, ses murs de pierre grise, ses hameaux raturés, les lieux d'un crime qu'il n'avait pas commis, mais dont il se sentait pourtant coupable. »

Avec cette phrase énigmatique, l’Américain James Nicholson entre en scène, révélant déjà l’incertitude et le fatalisme de son caractère, mais aussi l’attachement acharné à ses mémoires familiales, voire à ses origines encore nuageuses. Il est l’étranger tombé du ciel, mais aussi le fils prodigue qui revient à sa terre paternelle après avoir gaspillé sa fortune ailleurs. Il repartira bientôt, comme Ulysse, pour son Ithaque américaine, mais, avant, il doit descendre dans l’Enfer et se donner une pause revitalisante avec la belle Nausicaa.

Il est accueilli avec l’enthousiasme aveugle des uns et la méfiance aveugle des autres, dans ce village au cœur de la France à l’apparence insouciant ou traversé de tous les maux contemporains. Ici, encore de nos jours, restent vifs le chagrin et la rage impuissante vis-à-vis des dix-huit enfants disparus une nuit dans le bois, lors de l’Occupation nazie, jamais plus retrouvés depuis. Dans son inguérissable humanité, James Nicholson voudrait toujours savourer la vie comme des œufs à la neige ou de la crème anglaise, cependant son attachement à sa grand-mère retrouvée lui donne un sursaut d’orgueil. Il se sent coupable de ce « trou » dans le cordon humanitaire qu'il appelle crime. Il craint peut-être que Louise, sa grand-mère, en soit de quelque façon responsable.

cahier de louise

4. La résidence des Sycomores

Cet étranger paresseux et maladroit, mais très honnête quant aux sentiments, arrive tard à la résidence des Sycomores, maison de retraite où Louise Sorlin l’avait longuement attendu, en brodant ses vraies initiales — J.H. au lieu de J.N. — en espérant ainsi de recoudre la terrible déchirure qui avait marqué sa vie. Il trouve sa grand-mère morte, entourée de très faibles signes de sa longue vie. Un monde prêt à devenir cendre à cacher dans un columbarium. Il ne veut pas de cette disparition totale, même s’il lui incombe de se charger des frais : « — incombe, madame, incombe… il faut le faire rimer avec colombe… Il faut y réfléchir. » En affrontant ses devoirs de petit fils au rythme intérieur de cet « incombe-colombe, incombe-colombe » qui résonne dans sa tête, l’Américain révèle son âme sensible, tandis que l’auteure révèle, elle aussi, un penchant pour la rêverie qui nous aide à trouver les justes mots pour affronter les joies et les douleurs de la vie. En tout cas l’Américain n’est pas descendu inutilement de son avion : « Dans l'autre tiroir, une montre, un foulard en soie bleu, un cahier rouge. Machinalement, James Nicholson s'était emparé du cahier. Il était retourné sur le lit, avait calé son dos avec un oreiller. Louise, elle, avait pour habitude d'en disposer trois sous sa tête... Un fils, Louise avait eu un fils qu'elle n'avait pas vu grandir. Cette absence l'avait à jamais privée d'air, elle l'avait laissée suffocante, essoufflée au moindre geste, à l'aube de ses dix-sept ans. Calé contre les oreillers qui dégageaient une forte odeur d'eau de Cologne, il avait ouvert le cahier. Sur la première page courait une écriture à l'encre bleue, serrée, légèrement anguleuse : "À mon fils, aux enfants qui seront les siens" »

chambre dix-sept    

5. La chambre dix-sept

« Sur le rebord de la fenêtre, James Nicholson restera, immobile, regard coulant au loin par-dessus les toits. Nul ne saurait affirmer qu'il perçût réellement la voix de Nina ni même la berceuse melliflue des mots sur ses lèvres. La voix de Nina, pareille à la lecture du menu du jour. »

Dans la chambre dix-sept de l’hôtel One Toutou, il n’y a pas le vicomte de Valmont à l’écoute de la voix candide et affolée de Cécile de Volanges, même si tout le monde le pense.

Bien sûr, l’Américain, venu à Chambon-sur-Lignon pour connaître sa grand-mère française, a jugé Nina, la serveuse de l’hôtel et du restaurant, adaptée au rôle de liseuse du cahier rouge qu’il a trouvé dans un tiroir de la maison de retraite des Sycomores, où Louise Sorlin venait juste de mourir. Il n’a pas l’esprit pour s’adonner aux plaisirs qu’une jeune paysanne lui voudrait spontanément offrir. Il « doit » savoir.

De l’autre côté, même si elle a été véritablement foudroyée par la vision de cet étranger tombé du ciel, Nina ne peut pas se dérober à sa fonction de vestale du feu sacré : elle aussi avait connu la glorieuse Louise.

Donc, l’histoire d’amour entre Nina et James Nicholson reste suspendue. Elle n’a pas pu exploser déjà le premier soir, lorsque Nina, tout emportée et sûre de soi, était montée à l’étage. Elle se concrétisera peut-être après, quand la lecture sera finie. Du moins, le lecteur s’attend à cela.

Après un premier chapitre consacré à la « descente sur les lieux », c'est avec cette invention géniale de la lecture décalée du « cahier rouge » que La vie contrariée de Louise prend le large.

nina et pierre

6. Nina et Pierre  

Petit à petit, suivant les histoires parallèles — celle de Louise, Franz et Virginia Hall ; celle de James Nicholson, Nina et Pierre ; mais aussi celle de Gerlou avec la belle Canelle, celle d’Antoine et du croque-mort aimant de la vie —, on comprend combien le Chambon-sur-Lignon d’aujourd’hui est encore étroitement lié à son passé. On comprend aussi, au-delà de l’héritage de la miraculeuse solidarité qui a soudé une entière population contre l'Holocaust, que les hommes et les femmes sont toujours les mêmes, chaque microcosme reproduisant dans le bien et dans le mal des caractères qui se répètent à l'infini.

Deux personnages de nos jours, Nina et Pierre, sont essentiels pour ce qu'en langage théâtral on appellerait d'abord l'intrigue, enfin le dénouement du roman de Corinne Royer.

Nina, serveuse au One Toutou, est appelée de son ami Pierre, une femme « facile ». Je dirais qu'elle n'a pas peur de suivre son naturel parce qu'elle a une force en soi-même, parce qu'en fin de compte elle « sait ce qu'elle veut ».

Pierre, au contraire, ne dispose que de sa force physique et de la bienveillance des habitants du village que nous rencontrons soit parmi les clients du One Toutou, où Pierre va souvent, soit parmi les vieilles dames hébergées dans la résidence des Sycomores, où il travaille.

Avant l'arrivée de l'Américain, les deux fiancés se rencontraient de façon très spontanée et peut-être sans se poser trop de questions. Nina suivant son attitude généreuse. Pierre en conséquence de ses limites graves.

Donc, tandis que dans la chambre dix-sept du One Toutou Nina fait revivre à son petit-fils Louise Sorlin et tout le monde qui était autour d'elle, Pierre, en plus d'une jalousie tout à fait compréhensible envers cet étranger séducteur, révèle un côté sinistre. En fait, agissant d'une façon que seule la maladie mentale peut justifier, avec le manque d'attention de tous ses collègues des Sycomores, Pierre « aide » la vieille Louise à mourir : « Elle avait montré à Pierre les trois oreillers, lui avait demandé : Aide-moi mon p'tit, aide moi... Il avait appuyé sur les oreillers sans excès. Les mains de Louise avaient à peine bougé, elle avait gaspé quelques secondes comme un lièvre pris au collet, sa jambe droite s'était légèrement rétractée avant de se détendre pour toujours. La gauche ne bougeait plus depuis longtemps. »

Après cette mort — qui est bien sûr à l'origine de la découverte du cahier rouge, donc du « rite » de la lecture des mémoires de Louise —, Pierre alterne son « aide » aux vieilles pensionnaires des Sycomores par une quête, de plus en plus affolée, d'une bonne raison pour continuer à survivre. Tout à fait complémentaire à Nina, qui agit à travers Louise, Pierre parcourt en long en large, comme une âme en peine, les mêmes lieux qui furent théâtre des actions de désobéissance civile au temps de l'occupation. Jusqu'à rencontrer les traces de Virginia Hall, maîtresse de vie pour Louise et lumineuse figure de la Résistance. Qu'aurait-il fait le pauvre Pierre, survécu à l'âge de huit ans à un accident terrible qui lui avait lourdement endommagé la parole, qu'aurait-il pu faire si cette Nina ainsi belle que forte restait avec lui ?

Quant à Nina, elle est enfin la figure dominante du livre. En passant du rôle de témoin à celui de protagoniste, elle « devient » Louise jusqu’au point de prendre sur soi la responsabilité de connaître la vérité et de s'y positionner. Tout de même que la femme d'Aveuglement de José Saramago qui, seule à garder la vue, finit pour assumer le rôle de guide et de salvatrice : « Vingt et une heure quinze, une ligne droite, parfaite. Pourtant Nina ne parvient pas a y voir autre chose qu'un fil de funambule, très haut tendu entre son affection pour James Nicholson et l'atrocité de l'histoire qu'elle devra lui révéler... Elle lui dira : Tous les enfants sont morts. Elle le lui dira ainsi, sur le ton de la lecture du menu du jour, et après, tout de suite après, elle ajoutera : C'est quoi votre parfum ? Ou alors, elle le dira d'une seule traite : Tous les enfants sont morts c'est quoi votre parfum ? »

Voilà, avec ce petit jeu de mots, qui nous rappelle les nombreuses perles poétiques du récit de Louise, Nina assume son destin. Elle ne cachera pas son amour à James Nicholson, son Franz américain. Car, entre toutes les vérités qui se sont petit à petit révélées, celle de son amour est bien sûr la plus importante.

kapo 2 bis

7. Le cahier rouge de Louise

Le drame des dix-huit enfants aurait-il pu être évité ? L'histoire racontée dans ce roman nous l’explique. Même si de façon imparfaite, l'amour coupable, mais tout à fait sincère de Louise envers Franz avait emmené ce dernier, pour une fois, à faire une bonne action, en soustrayant les dix-huit enfants à la déportation. Mais celle de Franz ne fut malheureusement qu’une action à moitié, que Louise aurait dû accomplir, si elle en avait eu la possibilité.

« Les Ogres étaient entrés au foyer des Lunes. Ils n'avaient découvert que des lits vides, encore chauds, mais ils avaient une liste de dix-huit noms, et le ton était monté. Ils ne repartiraient pas sans dix-huit enfants. Ils avaient menacé... Franz était là. Il parlait la langue barbare des Ogres et mimait leurs gestes brusques... Franz mon amour. Sans ces mots je me lèverais subitement, j'attraperais le grand couteau de boucher dans le tiroir du bas, je le planterai dans ton cœur. Et j'attendrais de savoir si j'ai mal. J'attendrais de savoir si j'étais là. Dans ton cœur... Magda à fait prévenir mon père... Il a tendu mes papiers. Puis il a traversé la pièce, jusqu'à Niels... Je me suis d'abord rassasiée de cette image.... Puis j'ai haï cet homme donnant en spectacle l'affection paternelle dont je l'avais toujours cru dépourvu... J'aurais voulu ne pas être sa fille. J'aurais voulu ne pas avoir ces papiers-là. Ne pas porter son nom. »

La scène suivante est digne de Kapo, l’inoubliable film de Gillo Pontecorvo :

« Magda a distribué des sacs remplis de saucisson, de fromage et de pain frais. On a même déniché quelques tablettes de chocolat... Les enfants pleuraient. Derrière les vitres, peu à peu, la buée les recouvrait... Niels me faisait un petit signe de la main... Jamais je n'avais vu les si grands yeux vides de Niels... Nous n'avons pas cessé de chanter, puis le miracle s'est accompli... Nous avons couvert de nos chants la langue barbare des Ogres qui nous invectivaient. Nous avons pris chaque enfant par la main, les avons fait sortir, l'un après l'autre, calmement... Soudain Niels à dégagé sa main. Il est remonté dans l'autobus... J'ai consenti, Niels, j'ai consenti à ton sacrifice...

C'est à ce moment là que le drame se figea dans tous les présents avec un sentiment de non-retour. Tout était perdu, les gens du village étaient tous avec Niels, l'esprit plongé dans l'antichambre de la mort. Cependant, comme il arrive souvent dans les tragédies classiques, un fait inattendu brise l'attention. Un objet s'affiche à la forte valeur symbolique : un pendentif avec un médaillon. Combien d’amoureux s’échangent leurs pendentifs ! C’est un rite ancestral très diffusé. En tout cas, s’il n’y avait pas eu une raison de vie ou de mort, Franz n'aurait pas poussé son désir de signifier son amour à Louise au-delà de toute prudence…

« Franz a fendu la foule. À ma hauteur, il a arraché le pendentif qui flanquait sa poitrine. Il l'a glissé dans ma poche... Il s'est retourné en criant : "Sieh drinnen nach !"... Mon père m'a attrapée par le bras et nous avons traversé la foule silencieuse... Dans la cave, il m'a craché au visage. Puis avec une manche de fourche, il m'a battue jusqu'au sang... J'ai pensé aux enfants de la forêt, ceux que les Ogres n'avaient pas dévorés, mais qui devaient être rongé par la peur et le froid. »

Enfermée dans la cave, inquiète pour les premiers signaux d'une grossesse qui devenait de plus en plus certaine, Louise avait oublié le pendentif. Quelques jours après l'irruption bénéfique et salvatrice de Virginia Hall, Louise commence à regarder plus sereinement sa vie : « À qui vais-je donner naissance ? Les arbres et les fleurs savent à quoi ils vont donner naissance. Et moi, je l'ignore. J'ignore même en quoi consiste le fait de donner naissance... Cette phrase qui annonce le départ de Virginia, tard dans la nuit : Le requin a le nez tendre... La pire monstruosité peut receler un soupçon de tendresse... J'ai demandé à Virginia ce que signifiait Sieh drinnen nach. Virginia a souri : "C'est la plus belle chose qu'on puisse dire à quelqu'un qu'on aime. Cela signifie Regarde à l'intérieur." »

Le jour venu de la naissance de son fils, Louise l'appelle Regarde-à-l'intérieur avant de le confier, comme avait fait Fantine avec la petite Cosette des Misérables à une dame à la capeline en train de partir en Amérique. Après quelques temps on reparle du médaillon. « Aujourd'hui, j'ai raconté à maman les mots de Franz lorsqu'il m'a tendu le médaillon. Et elle n'a rien trouvé d'autre à répondre : — Et alors, tu as regardé à l'intérieur ?... Elle a ouvert le médaillon... "Louise. Ai trouvé les enfants dans la forêts. Les ai mis dans les sous-sols de la Châtagneraie... Prends soin de toi. Et des enfants. Je ne sais pas quand la guerre sera finie. Je sais que je l'aurai gagnée à ma façon. Franz."... Il aurait fallu ouvrir le médaillon avant. Bien avant. Maman l'a dit. Bien avant... Pourquoi n'en avais-je pas parlé à mon père ?... »

Giovanni Merloni

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Dernière modification 5 décemre 2012 

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Lundi 9 avril 2012 1 09 /04 /Avr /2012 17:46

GIOVANNI MERLONI

Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une apocalypse littéraire

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Je me souviens que le sujet le plus fréquent dans les dissertations aux écoles moyennes et jusqu'au lycée c'était « votre saison préférée ». La plupart de mes camarades choisissaient l'été, la période du maximum de liberté et d'insouciance et surtout de vacances. Moi, je choisissais l'automne, même si je haïssais le jour de la rentrée à l'école, qui tombait le premier jour d’octobre. Car j'étais mélancolique. J'aimais les feuilles mortes. « Vous avez raté le devoir, disait le maître, c'est le printemps la saison que vous auriez dû choisir. La saison de l'épanouissement de la fleur, donc de la vie, la saison du commencement, de l'espoir et de l'idée de liberté ». D’ailleurs, cette « idée de liberté » n’avait rien à voir avec la fausse liberté qu'on laisse aux troupeaux de paître dans un champ d'herbe brûlée.

Ainsi, le jour du printemps est « culturellement » reconnu comme le jour plus beau, celui qui donne du sens à cette vie sinon insensée. Certes, le moins adapté pour mourir.

Je me souviens pourtant d'un vers latin : « Dulce et decorum est pro patria mori/mors et fugacem persequitur virum/nec parcit inbellis iuventae/poplitibus timidove tergo » (Horace, les Odes, III.2.132), qu'en français résonne ainsi dans ma tête : « Il est doux et honorable de mourir pour sa patrie :/La mort poursuit l'homme qui s'enfuit,/ni n'épargne les jarrets ou le dos lâche/Des jeunes gens peu aguerris » (texte souvent évoqué par les partisans de la Première Guerre mondiale, à ses débuts).

Tout de même, dans une scène incontournable du film Little Big Man d'Arthur Penn (avec Dustin Hoffmann, 1970), je ne peux pas oublier l'expression tout à fait séraphique du vieux chef des Indiens peau rouge qui s'étend sur un rocher en se disposant avec confiance à la mort avant de dire : « Aujourd’hui c’est un beau jour pour mourir ! » Cette idée à la fois fataliste et héroïque de la mort fait partie désormais d'un bagage intérieur dont j'aurais de la peine à me débarrasser. Car j’ai toujours le sentiment, en général, que la mort ne fait qu'un avec la vie. D'ailleurs, jusqu'à la fin de la vie, comme si bien disait le marquis de La Palice, on est encore vivants : « il mourut le vendredi/le dernier jour de son âge/s'il fût mort le samedi/il eût vécu davantage » (chanson populaire, XVIIIe siècle).

Et alors, puisqu'on doit vivre jusqu'au dernier moment, dans l'attente incertaine de la mort ou d'un peu de vie encore, pourquoi ne pas fixer cet horizon de la mort dans un moment précis de l'année, celui qui symbolise au plus haut degré le triomphe de la vie ?

C'est peut-être à partir de cette évidence que Stéphanie Hochet — en alternative à la date sombre et antipathique que le catastrophisme dominant impose — a décidé de choisir pour « sa » fin de monde le 21 mars 2012. Cette « échéance », au lieu de nous apporter une vraie apocalypse, nous fait cadeau de son huitième roman, Les Éphémérides (Rivages, 2012). Ce livre, ayant dépassé déjà la date fatidique, se trouve maintenant sain et sauf dans mes mains. Je l’ouvre avant de commencer vraiment à le lire. À la page 95 je trouve ces mots : « Je me demande ce que c’est. Ils ont dit que ça se passerait le 21 mars, pendant l’équinoxe de printemps. Pourquoi pas ? C’est une belle date pour mourir. Si j’avais eu le choix, sans doute que j’aurais préféré cette date à une autre. En tout cas je ne suis pas triste, puisque je l’ai retrouvée. » 

Les Éphémérides c’est un « nouveau commencement », après un premier cycle, déjà important, d’œuvres homogènes dans les sujets et dans le style. Une positive « rupture » avec le passé, mais aussi une systématisation, dans une nouvelle perspective, des sources primordiales de son inspiration.

Stéphanie Hochet s’écarte nettement vis-à-vis des écrivains français de sa génération. Elle est une « outsider » mais aussi une « championne ». D’un coté elle possède un monde à soi, qu’elle élabore de façon tout à fait originelle — et ouverte aux « autres ». De l’autre côté elle maîtrise une langue où la poésie n’est pas sacrifiée à la prose, ni la prose à la poésie. Déjà dans les romans qui précèdent Les Éphémérides on reconnaît un parcours créatif où les thèmes des histoires racontées — et les caractères des personnages choisis — s'évoluent au milieu d’une cohérence formelle et poétique du texte littéraire tout à fait impressionnante.

Cela se traduit en de choix constants et rigoureux : une vision désenchantée de la réalité de nos jours, toujours accompagnée d’une merveilleuse capacité poétique d’y cueillir quelques fragmentaires beautés ; le choix de sujets toujours étrangers aux problématiques individuelles de l’auteur, comme un fait divers pris de la chronique, ou aussi quelque chose dont on parle, qui arrive ici ou là dans le monde — des prétextes, en général, auxquels l’auteur ne semble pas donner trop d’importance ; le choix de personnages difficiles et inadaptés dont le malaise — qui se traduit souvent en méchanceté — est toujours conséquence de l'abandon familial et/ou de la ségrégation sociale ; l’assignation du rôle de protagoniste à personnages de n’importe quel sexe, habitude et usage, n’affichant, elle, aucune difficulté à se plonger dans des figures parfois à l’opposé vis-à-vis de sa sensibilité personnelle ; l’ouverture envers « le point de vue de Caïn », c’est-à-dire la disponibilité à regarder aussi le Bien que le Mal sans préjugés ni préconçus ; un penchant particulier pour le thème de l’apocalypse, présent déjà dans Je ne connais pas ma force (Fayard, 2007) et, encore avant, dans L’Apocalypse selon Embrun (Stock, 2004), récit, selon Amélie Nothomb, « d'une maturité stupéfiante, [où] Stéphanie Hochet excelle à distiller, à la manière du Polanski de Rosemary's Baby, un climat de subtile inquiétude métaphysique. » ; la présence constante d’une idée positive de « guérison » ou quand même de « survivance active » ; l'assomption du « combat » comme outil du quotidien pour aller au-delà de tout cercle vicieux et immobilisant, sans craindre les ruptures, si inévitables ; le défi permanent, sur le plan de l’écriture. Petite Trotzki de la littérature, Stéphanie Hochet, sans jamais trahir ses sources primordiales, semble toujours prête à révolutionner, jusque de la base, ce qu’elle vient juste d’atteindre.

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Le « retour sur les lieux »

La merveilleuse continuité du parcours narratif de Stéphanie Hochet est à la base de sa décision de situer Les Éphémérides en Écosse et à Londres. Le peu de biographie qu'on connaît de cette écrivaine toujours « en dehors de la mêlée », nous certifie qu'avant de sortir avec son premier roman (Moutarde douce, Robert Laffont 2001), elle a vécu et travaillé pendant une longue période en Écosse.

Ensuite, dans son cinquième livre, Je ne connais pas ma force, Karl Vogel, le protagoniste, voudrait traverser la Manche pour « repartir à zéro » dans une nouvelle vie, loin de la famille et de nombreux fantômes dont il doit s'affranchir.

Cinq ans après, Les Éphémérides s'ouvre avec le monologue de Tara, une jeune Écossaise que la vie a rendue capable, finalement, de s'imposer à tout le monde, ne faisant recours qu'à une enviable maîtrise d’elle. Tara, après une séparation de trois ans, accepte d'accueillir à Glasgow Alice, une jeune Française qui, pressée par l'Annonce de la « fin du monde », trouvera enfin la force de la rejoindre.

On ne peut pas éviter de constater que Karl Vogel, en son roman de 2007, n'avait pas eu assez de force pour le faire lui-même. Nous songeons aussi à l’hypothèse de la fascination pour cet ailleurs écossais — ainsi différent vis-à-vis du contexte et des paysages français — qui aurait à plusieurs fois poussé notre écrivaine à « revenir sur les lieux ». Peut-être la difficulté d’aller à la rencontre de son propre passé, qui comporte toujours une transgression et un défi assez engageant, a entraîné l’idée du danger. C'est le mythe d'Orphée : revenir en arrière c'est toujours briser un tabou. Et alors c’est bien possible que dans la fantaisie créatrice de Stéphanie Hochet il y ait eu un relais entre le désir — et la peur — de briser un tabou désormais cristallisé en elle et l’idée d’une explosion terrible qu’une transgression peut provoquer.

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Du « je » à la polyphonie

Au point de vue strictement littéraire, les motifs inspirateurs des romans de Stéphanie Hochet — pour la plupart centrés sur la phénoménologie du malaise de l’âge enfantine et de l’adolescence — ont beaucoup évolué avec l’adoption (à partir de Je ne connais pas ma force) du « je » à la place de la troisième personne.

L’adoption du « je » — qui vient de loin, de Montaigne et Rousseau, en passant par Gide et Mauriac — se traduit pour la plupart des écrivains en libération vis-à-vis de l’écriture. Pour Stéphanie Hochet, au contraire, ce choix se configure plutôt comme une forme d’engagement, autant plus nécessaire que ladite « phénoménologie du malaise » l’oblige à donner une particulière visibilité à ses personnages. Grâce au « je », ils ont finalement la chance de s'exprimer, non seulement dans leurs actions physiques et verbales, mais aussi à travers leurs rêves les plus inavouables.

En même temps, avec l’adoption de ce « je » le lecteur est engagé dans une participation active à la structuration de l’histoire et de son sens en relation au contexte. Songeant à cette participation, je me figure une torche qui cherche des objets dans le noir. Cette torche, à la lumière faible ou aveuglante selon l’énergie des batteries, est pour moi la voix du personnage qui raconte, en se racontant. Dans son parcours, par hasard, la torche peut rendre visible un  interrupteur. C’est alors au lecteur de déclencher la lumière générale et aussi d’en régler l’intensité. Il pourra ainsi acquérir des éléments d’objectivité qui sont nécessaires à rééquilibrer le sens de l’histoire et à mieux expliquer son dénouement.

Dans les deux  premiers romans consacrés au « je » et au « combat intérieur » (Je ne connais pas ma force ; Le combat de l’amour et de la faim, Fayard 2009), Stéphanie Hochet avait frôlé aussi l’autobiographie, avançant, comme Jean Jacques Rousseau, dans une alternance de rêverie et réflexion, à la recherche de réponses à de questions difficiles, parfois intimes. Dans ces romans elle avait partagé son « patrimoine de questions et de troubles » avec des personnages engagés dans la recherche d'eux-mêmes. Grâce à la « mesure » littéraire de Stéphanie Hochet (capable de modérer la démesure « humaine »), les personnages de Karl et Marie — plus proches à l'esprit de Dostoïevski qu'à celui de Rousseau — ont enfin atteint une identité positive, tandis que le lecteur a pu déverser, dans leur même creuset, les souvenirs touchants de son propre passage à l'âge de raison.

Entre Le combat de l'amour et de la faim et Les Éphémérides, un roman mitoyen, La distribution des lumières (Flammarion 2010), tout en gardant certains sujets dudit « malaise de l'adolescence », introduit des éléments nouveaux. À côté d'un garçon et d'une fille qui doivent leur malaise à l’égarement familial et social dans une banlieue de Lyon, un personnage adulte entre en jeu et se raconte avec son « je ». De là la première expérience polyphonique ou, si l’on veut, rapsodique de Stéphanie Hochet.

Dans le final de cet avant-dernier roman Stéphanie Hochet trouve un point de fugue pour toutes les histoires racontées, comme dans une perspective classique. Le récit fonctionne et le final est touchant et poétique. Cependant, quelque chose d’inachevé reste dans l’esprit du lecteur.

Quelque chose que dans Les Éphémérides a trouvé un merveilleux aboutissement.

le cri de munch

Une apocalypse littéraire

Je ne veux pas ici trop fouiller dans les exemples passés et, en particulier, dans L’école des femmes d’André Gide, que je considère le livre de référence pour cette nouvelle forme de dramatisation d’histoires touchant plusieurs personnes que Stéphanie Hochet a adoptée. Dans ce texte classique, évidemment, comme il arrive aussi dans Crime et châtiment de Dostoïevski ou dans L’Étranger de Camus, il y a au fond l’idée d’un procès, l’attente d’un jugement où le lecteur serait un des 12 jurés appelés à condamner ou absoudre.

Dans Les Éphémérides de Stéphanie Hochet toute question de jugement semble rester suspendue. Pourtant une tragédie menaçant la planète à la date prévue du 21 mars 2012, juste au commencement du printemps, va rendre nécessaire une « escalation » dans la dramatisation polyphonique : ce monde fou fou fou, comme on l’appelle à page 17 (It's a Mad, Mad, Mad, Mad World est le titre d’un célèbre film américain de Stanley Kramer, 1963), sera effacé en un seul jour par une explosion bactériologique incontournable. Dans ce qui doit arriver selon l’Annonce, ce sont les hommes les seuls responsables. Et les hommes qui doivent s’y confronter (Tara et Simon Black in primis) en sont pleinement conscients. D’ailleurs, que pourraient-ils faire ? Il est trop tard pour n’importe quelle réaction. 

C'est le thème de la « mort collective annoncée » et de sa chronique, à la fois passionnante et objective. Une « fin de monde » partielle, concernant « l'Occident de l'Europe », épargnant peut-être les autres Continents, qui semble avoir son épicentre en Angleterre, concernant Paris aussi.

Comme nous dit très efficacement Amélie Nothomb, « tout cela semble délirant, mais chaque fois qu’on se demande où l’auteur veut en venir, on est forcé de constater que c’est exactement ce qui se passe maintenant. La fin du monde se déroule sous nos yeux et personne ne réagit autrement que par des projets personnels dérisoires… [et] Stéphanie Hochet suggère avec panache et drôlerie que la fin du monde pourrait bien ne rien révéler… » (Le Monde, vendredi 30 mars 2012).

Derrière cette « apocalypse » il y a une idée de globalisation qui n'a rien à voir avec les anciens affrontements, en France et en Europe, entre idéologies et cultures rigidement séparés, ni avec toutes les fabriques d’illusions de l'Occident, qui voudraient, encore aujourd’hui, nous faire croire durable un bonheur qui ne peut être qu’éphémère.

En même temps, chaque vie humaine est une petite étoile qui brille pour son plaisir et pour le restreint bonheur — ou malheur — de ses proches. Avec l’explosion de la mort collective l’idée du néant, du trou noir fabricateur de galaxies s’affirme. Je vois alors les personnages éphémères du roman de Stéphanie Hochet — choisis par l'auteure en raison de leur force symbolique — devenir une nouvelle constellation d’Éphémérides dans le firmament post-contemporain.

Nous vivons aujourd'hui dans une époque extrêmement dérangée, schizophrène et surtout solitaire où le mal-être peut facilement déborder dans le malfaire ; où, en général, chacun finit par se fabriquer un monde à lui, où les critères de la morale classique sont de plus en plus bouleversés, sinon complètement mis de coté. Et souvent les drames individuels, liés à ces solitudes, ne réussissent pas à briser le mur sourd d’un manque généralisé d’attention, devenu de plus en plus insurmontable.

Dans l'esprit de Stéphanie Hochet un tel genre de « fin du monde » peut engendrer des fabuleuses possibilités narratives. C'est une véritable contrainte, moins stricte par rapport à celle que Georges Pérec s’était obligé à respecter, en écrivant, avec La disparition (Denoël 1969) un entier livre ne comportant pas une seule fois la lettre « e ». Mais, en tout cas, c'est une contrainte dont on doit profiter.

D’ailleurs, cette particulière idée de « mort collective » peut aisément assumer la fonction de relativiser les sentiments et les passions des acteurs du drame dans une fresque capable de les unifier, tandis que la polyphonie des trois « je » qui racontent leurs derniers moments de vie, va se lier strictement à cet élément de l'Annonce, quoiqu’il soit vague, invisible et insaisissable.

En définitive, dans Les Éphémérides, en faisant rencontrer l'apocalypse individuelle (endémique et souterraine) avec l'apocalypse collective (épidémique et évidente), Stéphanie Hochet trouve aussi une façon positive de mettre en relation les différentes voix de la rapsodie, en lui donnant  ainsi un rythme passionnant et mélancolique.

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L’apocalypse et ses témoins

Dans un autre commentaire (« Les Éphémérides de Stéphanie Hochet : une partition théâtrale ») j’ai développé une analyse plus détaillée du texte des Éphémérides. J’en ai tiré, en définitive, l’idée d’une fresque où le témoignage doit nécessairement prendre le dessus par rapport aux histoires personnelles, du moins à travers un décor de fond et un climat psychologique qu’on respire à contre cœur. Je me suis alors souvenu des merveilleuses pages de Pline le Jeune, du récit effrayant de l’éruption du Vésuve, le 24 août du 79 après J.C. : « Il était à Misène et dirigeait lui-même la flotte… Ma mère me montre vers la septième heure [environ 13 heures] qu'il lui apparaît un nuage d'une grandeur et d'un aspect inhabituels… Un nuage montait (pour ceux qui l'observaient de loin, il était incertain de quelle montagne il venait; on sut par la suite qu'il provenait du Vésuve); et aucun autre arbre que le pin n'y ressemblait davantage à son image et à son aspect… En effet, en s'élevant sous la forme d'un tronc très long, il s'élargissait dans les airs en rameaux, je crois, parce que, une fois emporté par un vent nouveau, ensuite abandonné par le vent qui s'affaiblissait, ou même vaincu par son propre poids, le nuage se dissipait en largeur, blanc de temps à autre, parfois sombre et sale, selon qu'il soulevait de la terre ou des cendres… Déjà les cendres tombaient sur les bateaux; plus ils approchaient, plus elles devenaient chaudes et denses; déjà aussi c'étaient des pierres ponces et des cailloux noirs, carbonisés et brisés par le feu; déjà le fond de la mer semble se soulever et le rivage fait obstacle par les éboulis de la montagne… Pendant ce temps, des flammes très larges et de gros incendies luisaient en plusieurs endroits du mont Vésuve; leur éclat et leur clarté étaient avivés par les ténèbres de la nuit… Déjà ailleurs c'était le jour, mais ici la nuit était plus noire et plus dense que toutes les nuits; et pourtant de nombreuses torches et diverses lumières l'atténuaient. » (Pline le jeune, lettre à Tacite au sujet de la mort de Pline le vieux)      

En relisant aujourd’hui cette lettre — racontant une apocalypse qui submergea toute la plaine de Naples jusqu’au Cap Misène, en faisant disparaître (pour mieux la conserver !) la ville entière de Pompéi sous une couche épaisse de cendres —, j’y retrouve quelques images ou plutôt quelques sensations évoquées dans le livre de Stéphanie Hochet.

Voilà. Après lecture, ce roman choral ne cesse de chanter dans ma tête. Les personnages — que la sage mise en scène de Stéphanie Hochet a dû de quelque façon limiter, en les sacrifiant à l'économie générale et au succès théâtral et musical de la « pièce » —, reviennent à la mémoire, pour expliquer le possible sens caché dans leurs prénoms, ou pour signaler l'importance de leur contribution à la réussite finale.

Tara, pour commencer, est aussi le nom de la ferme du célèbre film américain Autant en emporte le vent (Gone with the Wind, Victor Fleming, 1939).

Alice passe de la France à l'Angleterre comme une autre inoubliable Alice à travers son miroir (dans Les Aventures d'Alice au pays des merveillesAlice's Adventures in Wonderland, Lewis Carrol 1865).

Simon Black c'est parfait pour un peintre, tandis qu'en Ecuador le prénom absorbe tout, jusqu'à l’image physique incertaine de cette femme aussi fatale que fragile. L'amour passionné de Simon, que cette femme du mystère partage vivement, devient un hommage inattendu à la littérature d'amour et cela dépend peut-être du fait que cet amour n'est pas vraiment décrit ni imposé à la vue.

Quant à Ludivine, dont le nom est peut-être inspire à la jeune hollandaise immortalisée par le célèbre écrivain de la décadence J.K. Huysmans dans son livre Sainte Lydwine de Schiedam (1901), est très intéressant ce que nous dit Amélie Nothomb : « Freud signale que l’enfant peut devenir pervers polymorphe. Stéphanie Hochet absolutise ce constat : dans son œuvre, tous les enfants sont des monstres malfaisants. Les Éphémérides ne fait pas exception ». Et voilà ce que A. Nothomb avait déjà dit en 2004 à propos de L’Apocalypse selon Embrun et de…, son personnage principal : « Mais non, protestera le meilleur de nous-même, un enfant ne peut pas être le Mal. A l'instant où nous refusons d'y croire, la part la plus obscure de notre être nous rappellera la petite nièce odieuse ou le gosse que nous baby-sittions en brûlant de le jeter par la fenêtre tant il était gratuitement abject. Des enfants imbuvables, nous en avons tous connu plusieurs. Nous réglions la question de généreuse manière : Ce sont des victimes, c'est la faute des parents, d'une mauvaise éducation, de la télévision, de la société, etc. […] Oui, bien sûr. Là encore, la part la plus obscure de notre être nous rappelle que la petite nièce odieuse avait une grande sœur charmante qui avait pourtant reçu une éducation identique, que tel môme défenestrable était adorable avec tous sauf avec nous, et autres signes troublants de la perversité de certains enfants. C'est sur ce constat inavouable que fonctionne le roman de Stéphanie Hochet. […] Son texte est jubilatoire, mais l'auteur a l'élégance et l'intelligence de ne pas abuser de ce qui pourrait être une aubaine narrative : le thème de l'enfant maléfique n'est pas ici surexploité. »

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Après le déluge, les mots de Saramago

Comme j’avais dit, Stéphanie Hochet a un particulier penchant pour le point de vue de Caïn et les Apocalypses. Dans Les Éphémérides elle parle d’une Arche (de Noé) et des animaux (du déluge universel) qu’y entrent. En prenant cela comme prétexte et petite provocation — car je trouve qu’après la « fin du monde » ici exploitée, de l’Arche ne sortiront que des chiens noirs — je crois que la scène finale, imaginée par José Saramago (Prix Nobel 1998) pour son Caïn (Seuil 2011), pourrait très efficacement décrire ce que peut se passer après le déluge des Éphémérides : « Le lendemain, l'embarcation toucha terre. On entendit alors la voix de dieux, Noé, noé, sors de l'arche avec ta femme et tes fils et les femmes de tes fils, retire aussi de l'arche les animaux de toutes espèces qui sont avec toi, les oiseaux, les quadrupèdes, tous les reptiles qui rampent à terre, afin qu'ils s'éparpillent dans le monde et se multiplient partout. Il y eut un silence, puis la porte de l'arche s'ouvrit lentement et les bêtes commencèrent à sortir. Elles sortaient, sortaient interminablement, les unes grandes comme l'éléphant et l'hippopotame, les autres petites comme les lézardes et la sauterelle, d'autres de taille moyenne comme la chèvre et la brebis. Quand les tortues, qui furent les dernières, s'éloignaient, lentes et solennelles, comme c'est dans leur nature, dieu appela, Noé, noé, pourquoi ne sors-tu pas. Venu de l'intérieur sombre de l'arche, caïn apparut sur le seuil de la grande porte. Où sont noé et les siens, demanda le seigneur. Par là, morts, répondit caïn, Morts, comment cela, morts, pourquoi, Sauf noé, qui s'est noyé librement, volontairement, les autres, je les ai tués. Comment as-tu osé, assassin, contrarier mon projet, est-ce donc ainsi que tu me remercies d'avoir épargné ta vie quand tu as tué abel, demanda le seigneur. Le jour devait venir où quelqu'un te placerait devant ton vrai visage, Alors la nouvelle humanité que j'avais annoncée, Il y en a eu une, il n'y en aura pas d'autre et personne ne la regrettera. Tu es caïn, le méchant, l'infâme meurtrier de ton propre frère, Pas aussi méchant et infâme que toi, rappelle-toi les enfants de sodome. Un grand silence se fit. Puis caïn dit, Maintenant, tu peux me tuer, Je ne peux pas, dieu ne revient pas sur sa parole, tu mourras de mort naturelle sur la terre abandonnée et les oiseaux de proie viendront délirer ta chair, Oui, après que toi tu m'auras d'abord dévoré l'esprit...»

Giovanni Merloni 

écrit ou proposé par : Giovanni Merloni. Dernière modification 5 décemre 2012 

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  • voyageur de l'esprit
  • 16/10/1945
  • Le blog de giovanni merloni
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  • peintre et écrivain, après plusieurs exposition et la publication d'un livre de vers et de quatre romans (titre du dernier: "Testamento immorale")en Italie, j'habite et travaille à Paris depuis septembre 2006.

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